Masques Hubris : lire l’avenir dans la suie

Octobre 2015, Montréal. Alignés au mur de la galerie, comme des sentinelles sans corps, des masques à gaz fixent de leurs yeux vides les invités du vernissage de l’exposition Hubris de Steven Spazuk. Artiste du feu, il fait naître ses tableaux d’une chandelle qui effleure une plaquette pour y déposer un souffle de suie à modeler. Malgré sa flamme, il pose un regard sombre sur l’avenir. Il craint l’éco-désastre engendré par l’hubris de l’humain face à la nature. Dans la Grèce antique, l’hubris désignait la démesure, l’outrance dans le comportement, un sentiment violent né de l’orgueil. Avec Hubris, Steven Spazuk persiste et signe. Sa précédente série mettait en scène des oiseaux qui dégoupillaient des grenades. Intitulée Minuit moins une pour provoquer un choc-réveil.

Vêtu de noir sobre, il esquisse sa vision d’un ton posé. Le cercle huppé l’écoute, le sourire crispé, la flûte de bulles figée à mi-course. L’humain va se gaver. Jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à la dernière miette. Lorsqu’il aura souillé terre et mer, lorsque l’air toxique prendra à la gorge, il se masquera, confiant qu’il pourra consommer jusqu’au dernier souffle. Steven pointe le masque Hubris 1 qui ne donne pas dans la dentelle. Des yeux de mouche, une bouche ventouse. Un oiseau mort, comme écrasé sur un pare-brise. L’humain prédateur lui a arraché quelques plumes pour s’en faire une parure. Le look chamane en communion avec la nature. Tendance.

À droite du masque, un filtre. Steven explique. Il s’agit d’un appareil ARF (respiratoire filtrant) contre les armes chimiques et biologiques. Différent du ARI (respiratoire isolant) avec bonbonne d’air conçu pour les atmosphères asphyxiantes. L’auditoire apprécie la nuance. Le serveur en chemise blanche et pantalon noir passe, propose ses sushis et repart avec son plateau plein. Quelques toussotements ponctuent le malaise.

Une devinette pour alléger l’ambiance : qui a signé cet autre masque ? L’assistance reconnaît au premier coup d’œil le logo de la maison de maroquinerie fondée en 1854. Le choix de Louis Vuitton n’est pas fortuit. C’est l’une des marques les plus ostentatoires du monde, arborée en version originale par les nouveaux riches et en version contrefaçon par les millions de frimeurs éblouis par le clinquant.

La création réunit tous les artifices de l’esbroufe : une cagoule en simili-cuir brun sertie des symboles mythiques, une monture en simili-or qui encadre deux mini-hublots de scaphandrier chasseur de trésors. Le logo LV s’impose pour imprimer dans le regard de l’interlocuteur la supériorité du privilégié masqué. D’autres masques de la série arborent les griffes de Gucci et de Chanel.

Steven ajoute une note poétique dans sa conclusion : aveuglé par la verroterie signée, l’humain oubliera que le luxe suprême est encore l’air pur peuplé d’oiseaux.

Le silence attend désespérément une question.

« Steven, j’adoore votre alarmisme-fiction. Mais, croyez-vous vraiment qu’un jour nous devrons porter des masques ? » 

« COVID-19 ». La réponse semble soufflée du masque. Comme les sushis sont revenus, personne ne l’a entendu.

Ce récit est une fiction. Toutefois, l’artiste est bien réel. Consultez son site. https://www.spazuk.com/

 

texte © Michel Lopez       photos © Steven Spazuk

collaboration © Monique Joly