Épicerie : Opération COVID

Un trou béant défigure l’étagère jadis garnie de votre huile d’olive bio. Un Seigneur des anaux saisit avant vous le dernier rouleau de papier toilette. La file d’attente et le désinfectant à l’entrée vous donnent des boutons. Faire l’épicerie vous donne maux de tête et frissons. Nathalie et François la font toutes les semaines… pour cinq personnes. 

Le couple fait son raid alimentaire pour aider deux amies septuagénaires à la santé fragile, un couple de snow-birds en quarantaine post-Floride et une tante de 88 ans. Nathalie et François forment une équipe de choc à qui vous confieriez les yeux fermés l’organisation d’un mariage de 1 000 personnes. 

« Pourquoi faites-vous tout cela ? » À cette question hautement philosophique qui espère un témoignage vibrant d’émotion sur l’altruisme, François répond : « Le bateau coule. Tu sors le radeau de sauvetage. Tu mets les gens dedans. » La réponse est trop simple, une autre question plus fumeuse s’impose : « Le faites-vous par devoir moral, par engagement citoyen, poussés par un élan de générosité envers votre prochain ? » Nathalie arrête le délire vertueux d’un sourire. Elle n’est pas la mère Teresa du IGA. « Ils ne peuvent pas. Nous, on peut. On le fait pour eux. » Pas missionnaires, ils sont pourtant en mission. Pour faire le bien, il ne suffit pas d’être bon. Il faut être efficace. 

Avec le logiciel One Note, François a monté une liste sur laquelle figurent les cinq «clients» et quatre magasins. Au début, les demandes étaient échevelées : œufs bruns, blancs, ordinaires, bios, poules en liberté, élevées au grain… Il a dû discipliner tout ce beau monde. Sur la liste partagée en ligne, les clients inscrivent maintenant leurs choix en deux ou trois mots suivis d’une case à cocher. Tante Julienne, née à l’ère prénumérique, passe sa commande par téléphone.

Le commando intervient tôt le matin le mardi et le mercredi. Moins de monde que le jeudi et le vendredi. Plus de stock sur les étagères. Chacun fait son magasin. Dans la file d’attente, ils en profitent pour régler les affaires courantes du bureau.

À l’entrée, après la giclée de gel dans la paume, le coup de lingette sur la poignée du panier déjà désinfectée, ils enfilent leurs gants de latex bleu et mettent leur masque. Un supermarché n’est pas classé zone chaude, mais ils suivent quand même à la lettre le protocole de sécurité. Leurs amis dépendent d’eux.

Ils connaissent par cœur le théâtre des opérations. Sur le sol, le parcours du combattant est fléché pour faciliter la distanciation. La liste des articles qu’ils déroulent sur leur téléphone correspond à la séquence des sections du magasin. On n’oublie pas une boîte de tomates en route. Dans des allées aux allures de corral, tout demi-tour à contre-courant soulève des commentaires fielleux. Si l’article désiré n’est pas sur l’étagère, François appelle son client et lui propose d’autres marques par FaceTime. Service VIP. Dans le panier, chacun a son compartiment. Nathalie a parfois deux paniers qu’elle manœuvre comme un train routier.

Au bout d’une queue qui s’étend jusqu’au fond du magasin pour remonter dans une allée, la caisse se rapproche, un panier à la fois. Derrière son écran de plexi, la caissière n’a pas le temps de savourer son statut de héros décerné par la société qui veut la garder au front. Les articles défilent sur le tapis désinfecté. Chaque commande est réglée séparément par paiement sans contact. Chaque commande est répartie par un emballeur dans des sacs de plastique neufs. Pas de sacs réutilisables à moins que le client n’emballe ses articles lui-même. Avec ses cinq commandes à gérer, Nathalie opte pour l’efficacité.

« Avez-vous vu une évolution dans l’ambiance depuis les deux derniers mois ? » 

Au début, les gens étaient anxieux et agressifs. On scannait l’autre du regard : un virus à deux pattes. Le magasin ressemblait à une patinoire où chacun patinait sur la bottine, puis la valse des danseurs a trouvé tranquillement son tempo. Bien sûr, l’ambiance n’est toujours pas celle d’un marché fermier d’été. Chacun se déplace dans sa bulle de 2 mètres de rayon. Il y a toujours des soupirs d’exaspération, des sourcils crispés. Il y a toujours des resquilleurs, des mal embouchés. Il y a parfois une vieille poule territoriale toutes plumes hérissées qui caquette pour avoir l’allée à elle toute seule.

« Et les étagères vides, la pénurie ? » Soulagement : le papier toilette est revenu. Les colons les plus prévoyants en ont stocké pour trois ans. Par contre, la tornade de l’hygiène a emporté les gants de latex, le Purell, les lingettes Clorox, l’alcool à friction, l’eau de Javel La Parisienne et le vinaigre blanc, même s’il ne sert à rien. Si un gourou de la cuisine donne à la télé une recette de pouding au riz, l’étagère du riz est décimée en quelques heures. L’effet moutonnier. 

Retour à la maison. Le garage, réaménagé, ressemble au sas de décontamination de la centrale de Fukushima. À gauche, la zone vestiaire et le lavabo. Lavage des mains à l’eau chaude savonneuse. 60 secondes. Lingette sur les clés, les lunettes, le téléphone. La longue table désinfectée est redésinfectée. Concentrée, Nathalie dépose les sacs d’épicerie et les identifie. Les récipiendaires viendront les chercher. L’épicerie de Tante Julienne a droit à une décontamination avancée avec transfert dans de nouveaux emballages.

L’épicerie Opération COVID monopolise une bonne dizaine d’heures de la semaine de François et Nathalie. Combien de temps vont-ils encore assurer le service ? Aussi longtemps que la COVID va menacer.

texte © Michel Lopez       illustration © Francis Tremblay

collaboration © Monique Joly