COVID-19. PÂQUES-20.

Le vaste espace du hall de l’immeuble est soutenu par une colonne de béton qui s’élance, lisse et solide, vers le plafond. Une murale de plexiglas monochrome absorbe la lumière cathodique d’immenses baies vitrées qui encadrent une cour paysagée. Préposé à l’entretien, j’arpente ce no man’s land. Seul, et armé d’un vaporisateur, je traque le coronavirus. 

Un couple étranger à l’immeuble pénètre dans le sas d’entrée. La soixantaine, amorcée pour madame, bien entamée pour monsieur. Collé sur la vitre, un avis les interpelle : « AUCUNE VISITE OU RASSEMBLEMENT. Sauf pour motifs humanitaires. » Ils transportent un panier très garni et une glacière. Ce doit être une mission humanitaire. Ils tapent un nom sur l’écran tactile de la console ; la porte s’ouvre avec un déclic. Ils s’aventurent dans le hall en scrutant les environs. Un autre avis militaire placardé à l’entrée du couloir les immobilise : AUCUNE LIVRAISON AU-DELÀ DE CE POINT. « C’est quoi ça, Checkpoint Charlie ? gang de paranos ! » Madame, affolée, calme son mari. Il a raison. Le parano-virus a frappé l’immeuble. L’œil noir d’une caméra surveille l’entrée. Des résidents justiciers photographient souvent toute activité suspecte pour la dénoncer sur la page Facebook de la copropriété.

Du couloir interdit aux livreurs de pizza arrive un couple dans la trentaine. La jeune femme tient un bébé dans les bras. Ils se placent devant la murale de plexiglas. Les sexagénaires osent une avancée au milieu du hall et s’arrêtent pile au bord d’un fossé sanitaire de trois mètres. Ils se font tous le signe de Vade retro Satana. Une blague classique quand on est gêné de garder la distance. Je tends l’oreille. Comme préposé à l’entretien, je suis invisible.

C’est une famille, triste de ne pas pouvoir célébrer Pâques ensemble, comme toutes les familles de la planète. Ils restent plantés là avec leur bras qui ne peuvent pas enlacer. Une vitre invisible les sépare, aussi dense que celle d’un parloir. Ils cherchent par quel bout amorcer le fil de la conversation. Les visiteurs disent qu’ils ont apporté des chocolats, des nougats, du miel, du sirop et du beurre d’érable et même un chapon de grain. En plus, il y a des masques de protection cousus maison. « Un vrai panier du Petit chaperon rouge. » Ils pouffent de rire.

Ils sont heureux de se revoir en personne, la première fois depuis une éternité. Bien sûr, toute la lumière se pose sur le bébé. Depuis un mois, les grands-parents voient en direct ses risettes, gazouillis, vocalises fâchées et nouveaux pyjamas sur SKYPE et WhatsApp. Il est là, blotti dans les bras de sa maman, les yeux tout ronds devant cet espace où ne tournent pas les mobiles de son berceau. Il entend son nom résonner quelque part et tourne la tête. 

Deux personnages qu’il croit avoir déjà vus agitent leurs mains, comme des marionnettes de Passe-Partout qui regardent partir un train. L’un porte un masque sur la bouche, bleu à chevrons blancs. L’autre, un masque à rayures blanches et rouges. Dis bonjour à grand-papa et grand-maman, lui dit sa mère, assez fort pour que tout le voisinage comprenne que ce rassemblement est bel et bien une fa-mil-le.  

Le grand-papa a mis son masque pour redoubler de prudence bien sûr, pour que le présent anxiogène ne touche pas cette petite boule d’avenir. Il l’a mis aussi pour éviter qu’un voisin promeneur de caniche ne vienne d’une réflexion fielleuse gâcher leur seul moment de Pâques. Sur son masque de protection, il tente de rajouter celui de la bonne humeur pour alléger l’ambiance. La grand-maman, elle, sent l’émotion embuer ses yeux et abaisse son masque prudemment. Elle dit qu’elle ne veut pas que le bébé se souvienne de sa grand-mère ainsi cachée. Elle veut qu’il la reconnaisse, qu’il sache qu’elle lui sourit. Elle veut que s’envole cette chape de méfiance, qu’elle puisse un jour le reprendre au bout de ses bras en riant aux éclats. 

Ils ont laissé leurs cadeaux sur le banc près de l’entrée. Je n’ai pas le choix, je dois leur demander de les déplacer. 

Je dois le désinfecter.


texte et photos © Michel Lopez         collaboration © Monique Joly