4. 04. 2020. Covid.19

Après-midi du samedi 4 avril 2020, le long du canal de Lachine, à Montréal. Le soleil prend des airs de printemps. Dans huit jours, ce sera Pâques. Sur les deux rives du canal s’écoule un flot tranquille de promeneurs. Après le long désert de l’hiver, les Montréalais — comme les crocus et les perce-neige — pointent le bout du nez.

Au premier coup d’œil, la scène est familière, bon enfant. Pourtant, un impalpable malaise flotte dans le paysage. Dans la scène au ralenti, l’image est là, mais le son retient son souffle. D’ordinaire, dans la trame de cette oasis urbaine, la ville est présente, en toile de fond, dans une rumeur lointaine de circulation, ponctuée d’une sirène ou d’un klaxon. Aujourd’hui, pèse une absence.

Aux printemps de l’Avant-Virus, on entendait des rires d’enfants, les échos d’une guitare, un haut-parleur saturé de rap, une sonnette de vélo, les jappements hystériques d’un caniche, la joie d’une équipe qui vient de marquer un but, des bribes de français, d’anglais et d’autres langues de la métropole. Aujourd’hui règne le silence. 

Aux printemps de l’Avant-Virus, les familles pique-niquaient sur les tables, les ados en cercle jonglaient, hacky au pied, les amoureux étendaient une couverture sur l’herbe, un apprenti funambule vacillait sur un fil tendu entre deux arbres, des cyclistes en lycra du Tour de France criaient « Piste ! » pour tasser les mamans à poussette, des papys en scooter électrique roulaient du mauvais côté, des frisbees sillonnaient l’air, des labradors rapportaient les balles. 

Aujourd’hui, le canal est une procession de pénitence. Le virus de la Covid-19, invisible comme la radioactivité, rôde, colporté par l’Autre. Les promeneurs s’égrènent à bonne distance dans une chorégraphie méfiante. Lorsqu’ils se croisent, ils font quelques pas de côté, le regard oblique. Certains ont le visage protégé, d’autres portent un masque invisible sur leur bouche sans bonjour. On s’observe. Qui ne respecte pas les deux mètres règlementaires ?

Une personne seule, ça va, avec ou sans son chien. Un homme et une femme, c’est un couple, ça va. Deux hommes ou deux femmes ? Main dans la main, c’est un couple gay. Ça passe. Si ce sont de simples amis, ils sont bien trop proches pour être légaux. À partir de trois personnes, tous les soupçons sont permis. La plaie, ce sont les joggeurs qui tricotent à travers le cortège. Ils déboulent de l’arrière en pompant l’oxygène public et rasent les flâneurs pour ne pas dévier de leur trajectoire. Maudits soufflets à postillons ! La tentation de dénoncer est grande. La police est à l’affût.

Dans le parc voisin, il n’y a presque personne. Un papa lance un ballon à son fils. Un retraité attend que son chien se soulage. Une maman tend les bras à sa fille en trottinette. Comme les groupes sont interdits, il n’y a plus de jeux d’équipe. Seule la marche est permise, exercice pour garder un esprit sain dans le corset du confinement. Alors, on marche, on marche le long du canal, jusqu’à la prochaine écluse, puis on revient. 

On marche l’âme en peine. Comme Pâques sonnera sans joie, on fait son chemin de croix.

texte et photos © Michel Lopez         collaboration © Monique Joly