Canada Malting : un passé sans avenir

Sur la rive nord du canal de Lachine, à Montréal, se dresse la carcasse en détresse de la Canada Malting, épave industrielle à la dérive entre présent et passé.  

Aujourd’hui, le canal de Lachine est un parc linéaire verdoyant où l’urbain promène son caniche, harmonise ses chakras, brûle ses calories en mode vélo ou pédalo et marche au podomètre. Autrefois, c’était l’artère aux eaux noires de la Smoky Valley où des milliers de travailleurs suaient dans la suie des manufactures, à l’ombre des cheminées de briques et des grues de transbordement.

Construite en 1904, la Canada Malting faisait germer et sécher l’orge pour produire le malt destiné aux brasseries et distilleries de la région. Fiers comme les flèches d’une cathédrale, ses silos dominaient le quartier besogneux de Saint-Henri. En 1959, l’ouverture de la Voie maritime du Saint-Laurent a sonné le glas de cette épopée industrielle. Une à une, les manufactures ont soufflé leurs cheminées. Le ciel s’est éclairci, mais l’horizon s’est assombri. Saint-Henri est entré dans le long ennui du chômage.

Depuis 35 ans, la malterie affronte les intempéries. Elle se dresse, tenue debout par les instances locales qui tirent les ficelles dans des directions opposées. Certains la voient comme un monument patrimonial, d’autres la revendiquent comme carrefour communautaire pour le quartier, d’autres encore voudraient la rayer du paysage pour construire un complexe résidentiel huppé. Trop chère à conserver, trop chère à rénover, trop chère à démolir, elle se décompose brique par brique en attendant que l’un de ses silos s’effondre sur un cycliste malchanceux.

Pendant les beaux jours d’été, les joggeurs habitués remarquent à peine sa silhouette bombardée, le long de la piste cyclable.

Les soirs de novembre font tomber un autre décor. Sorti soulager Toutou, le promeneur solitaire presse le pas et jette des regards obliques. Au-dessus de sa tête, des escaliers torturés se jettent dans le vide ; des lambeaux de tôle rouillés claquent pour s’arracher des lézardes ; des gouttières font grincer leurs grimaces de gargouilles. Agrippés aux silos, des conduits perforés clament comme des tuyaux d’orgue. Derrière les fenêtres éclatées, l’imagination inquiète profile l’ombre furtive d’ouvriers oubliés. Dans les hauts éventrés, elle perçoit la lueur d’un squat troglodyte. Soirée post-apocalypse dans la tribu de Mad Max. On festoie au retour d’une bonne chasse aux rats.

Glauques, les murs de la Canada Malting attirent comme un aimant une faune à capuchon, des ombres de la ville armées de bombes aérosol. Son béton lépreux est plus tatoué que la peau d’un vieux loup de mer. Pour un maître street artist qui griffe sa signature sous les corniches accessibles aux pigeons, il y a cinquante petits vandales qui gribouillent leur médiocrité, un joint à la main. Pas d’amour sur les murs ; que des crachats de peinture. Des mots de rage ; des poings serrés. Des taches trash ; un art de hargne. Tag, ta gueule ! 

La Canada Malting attire aussi les infiltreurs, les explorateurs urbains, les cataphiles. Le terme aux accents de déviance désigne les écumeurs de catacombes, souterrains, égouts, usines et entrepôts désaffectés. Vautours des friches industrielles, leur dieu est Tétanos. Leur Mecque est Tchernobyl. Ils s’infiltrent dans la malterie par les trous sectionnés dans les clôtures. L’interdit et le danger stimulent leur adrénaline. Ils risquent la blessure à chaque marche d’escalier, à chaque tuyau qui suinte, à chaque plafond éventré. Ils inhalent jusqu’à l’ivresse les émanations rances du malt putréfié, les bouffées toxiques du métal rongé de rouille. Les plus inconscients sont préados. Pour quelques clics de gloire sur YouTube, les fanfarons filment leurs prouesses sur les toits en déséquilibre, caméra Go Pro au front. Il y a des accidents. On colmate alors la brèche ; d’autres s’ouvrent quelques mètres plus loin.

Et pourtant, meurtrie par les tortures infligées par le temps, l’incurie des instances, les raids profanes des délinquants, la Canada Malting fait parfois une pause beauté dans le matin calme des eaux du Canal.

texte et photos © Michel Lopez         collaboration © Monique Joly

illustration © Francis Tremblay