Brooklyn : cerisiers et narcisses

Début mai. Au Jardin botanique de Brooklyn, les cerisiers du Japon déploient leurs grappes rose framboise le long des allées de la Cherry Esplanade, l’un des espaces de floraison les plus prisés au monde en dehors du pays du Soleil levant.

Hanami — regarder éclore les fleurs — est une coutume qui revit chaque printemps depuis des siècles au Japon. Familles et amis se réunissent sous l’ombrage fleuri pour pique-niquer et déguster du saké. Après la froide dormance de l’hiver, la floraison du cerisier évoque la renaissance, mais aussi l’éphémère de la jeunesse, de la beauté et de la vie.

Pour admirer le spectacle printanier, une foule s’est abattue comme une volée de moineaux sur le Jardin botanique de Brooklyn en cette matinée gratuite. Des gens de tous horizons, couleurs et âges. De l’ado en boutons à la vieille branche dure de la feuille.

Attendri, le philosophe garde espoir devant l’humain qui suspend encore son quotidien pour venir saisir au vol la beauté fugace de la nature. Vue de loin, la scène champêtre s’apparente à un tableau bucolique d’un maître impressionniste. De près, c’est une navrante comédie. 

Exit le Zen. Ces gens n’admirent pas les cerisiers : ils s’admirent devant les cerisiers. Les bouquets de fleurs sont un simple décor dans leurs égoportraits narcissiques.

De jeunes Blanche-Neige se contemplent comme la marâtre dans l’écran de leur téléphone tenu au bout d’un bras glorieux tendu vers le ciel. Des Castafiore chantent la version chinoise de « Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ». Des Marylin plissent leurs lèvres rouges dans des moues fatales. Des geishas collégiennes chorégraphient des poses aguichantes, un éventail invisible à la main. Des derviches tourneurs tentent des 360e périlleux pour étaler leur égo en version panoramique. Pour immortaliser leur amour, de petits couples s’affichent en amants de couverture d’Harlequin. 

Au premier vent d’orage, les pétales s’évanouiront. On les retrouvera sur Instagram, mais en second plan. Chaque printemps, le cerisier se fait planter par le narcisse.

texte et images © Michel Lopez         collaboration © Monique Joly