Pêche blanche: Fin d’un paysage ?

Sur l’immensité des lacs gelés du Québec fleurissent des villages spontanés de cabanes, où les pêcheurs taquinent le brochet, le doré ou la perchaude. Bienvenue à la pêche blanche dans la baie de Missisquoi du lac Champlain, à deux pas du Vermont et de l’État de New York.

Si vous voulez marcher sur les eaux, comptez 10 cm de glace sous vos pieds. Au volant de votre gros pick-up, il vous faut 40 solides centimètres. Si la glace est blanche, mêlée de neige, il faut doubler les épaisseurs. La glace bleue, figée par des froids intenses sans précipitations, est solide comme du roc. Au poids du pick-up, il faut ajouter celui de la cabane de pêche qu’il tracte jusqu’à son emplacement.

Dans la baie de Missisquoi, les cabanes disséminées ont l’air de dés roulés sur un tapis blanc. Les cabanes louées par la pourvoirie arborent le même vert forêt en divers formats. Le mobilier est néo-minimaliste ; le confort est ultra-spartiate. Il y a quand même un poêle à bois. Certaines, décorées par des artistes, électrisent l’immaculé de la baie de leurs arabesques et éclats psychédéliques. D’autres appartiennent à des particuliers qui réservent leur place à la saison.

La plus coquette de la baie a été baptisée Papillon par ses propriétaires, Normand et Lise, un couple de retraités de la région. Papillon affiche une palette bicolore : vert pomme et clémentine. Tout est joliment assorti, du porte-gobelet à l’intérieur aux brimbales à l’extérieur. Le refuge douillet est chauffé par un poêle à bois surmonté d’un mobile où sèche une collection de mitaines. Une petite table et une banquette accueillent les convives pour le casse-croûte. Luxe suprême, une planche à charnières sur le plancher découvre deux trous de pêche pour les jours polaires. On sent que les lieux ne sont pas le repaire de barbus à casquette peu portés sur le cocooning. Une grande baie vitrée permet d’observer bien au chaud le peloton de brimbales.

Aujourd’hui, Lise pêche à l’extérieur. Habillée pour l’Antarctique, stoïque dans le froid cinglant, elle guette ses trous comme un chat à l’affût. Les pêcheurs d’autrefois les creusaient avec une barre métallique. Aujourd’hui, l’effort est épargné par une perceuse à glace motorisée. Pour que la glace ne resserre pas son emprise, Lise écrème régulièrement les cristaux avec une écumoire. Devant chaque trou, une brimbale se dresse au garde-à-vous. C’est une ligne lestée d’un plomb, munie d’un hameçon appâté, enroulée sur un levier monté sur un poteau. Lorsque le poisson mord, la brimbale se réveille en sursaut et s’agite joyeusement.

« Est-ce que ça mord aujourd’hui ? » Je viens de poser l’ultime question touriste à Normand qui sort de la cabane à notre arrivée. Zen comme un petit matin d’hiver, il expulse quand même de ses narines un jet de vapeur dans l’air glacé. Badaud innocent, je viens de m’aventurer sur un terrain glissant. Je viens d’ouvrir la « can de vers » du méné mort ou vif. Normand se lance dans une tirade.

Depuis la nuit des temps amérindiens, l’appât était un méné, petit poisson hameçonné vivant, qui gigotait pour exciter le prédateur. Les brimbales dodelinaient à qui mieux mieux. C’était le temps béni de la pêche miraculeuse. Le 1er avril 2017, les brimbales se sont figées.

Les pêcheurs ont d’abord cru au poisson d’avril. Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec venait d’interdire dans la région les poissons-appâts vivants en hiver. Selon ses biologistes, certaines espèces envahissantes, comme la carpe asiatique, se retrouvaient dans les viviers des poissons-appâts. Relâchés vivants dans le trou dans la glace, les intrus risquaient de proliférer dans de nouveaux plans d’eau et de décimer les espèces locales. Comme appât, le méné légal devait être un méné… mort.

La chicane a grondé dans les cabanes. Le gouvernement s’est fait engueuler comme du poisson pourri. Quel brochet nécrophile va s’exciter devant un cadavre de méné congelé ? Quelle perchaude mutante va craquer pour une crevette fluo en plastique mou ou une écrevisse couleur popsicle tutti frutti ? L’asticot vivant est permis, mais nu comme un ver, il prend vite froid et perd de sa vigueur. Le poisson futé le grignote comme un snack sans se jeter sur l’hameçon. Patiente, Lise passe d’une brimbale à l’autre pour servir une autre tournée de vers.

Sans ménés vivants, la pêche va devenir plus technique. Les pêcheurs aguerris vont s’accrocher, mais les pêcheurs du dimanche vont lâcher prise. C’est ce qui désole le plus Normand, pour qui la pêche blanche est aussi l’occasion de profiter du plein air en famille. « Si ça mord moins, mes petits-enfants vont se tanner et ne voudront plus revenir. »

Normand pêche depuis 40 ans dans la baie de Missisquoi. La cabane, c’est le petit théâtre de sa vie heureuse. À 25 ans, c’était l’époque des partys comme dans les publicités de la bière Molson. Puis, les chums et les blondes se sont mariés. La baie s’est égayée de rires, de cris d’enfants, de tuques multicolores qui papillonnaient sur les parterres de blanc. « J’aimais ça quand les enfants se faisaient des bonshommes, des forts et des batailles de boules de neige. » Ils accouraient comme une volée de mouettes dès qu’une brimbale s’agitait. Il aimait aussi le joyeux chaos dans la cabane quand les joues rougies et les nez morveux entraient se réchauffer près du poêle où grillait le pain d’une collation. À l’époque, la pêche était bonne. « On pouvait sortir un bon cinq gallons de perchaudes, avant le quota de cinquante par jour et par personne. »

Au fil des hivers, le paysage a changé dans la baie. Le climat qui souffle le chaud et le froid rétrécit la saison de pêche dans le sud du Québec. La vie, elle, rétrécit le cercle des amis d’antan. Heureusement, les petits-enfants sont là pour rebâtir les châteaux de neige. Lise et Normand viennent plus souvent seuls. Lundi dernier, me dit-il, ils sont venus malgré le blizzard qui balayait la baie. Ils ont soulevé la planche pour pêcher de l’intérieur, près du poêle à bois, avec un bon café. Ils n’ont pas pris grand-chose. Pas grave. Les beaux souvenirs remontaient à la surface.

Lise et Normand sont de vrais pêcheurs. Même si un jour la baie ne pouvait plus soutenir leur Papillon, ils s’aventureraient tous les deux à pied au large pour aller pêcher. Il n’y aurait pas de miracle. Pour marcher sur l’eau, il leur faudrait quand même 10 cm de glace sous chacun de leur pas.


DERNIÈRE HEURE :


Le 20 février 2018, il faisait 17 Celsius dans la baie. Un record de tous les temps. Malgré un léger refroidissement, la glace est devenue trop mince. Les cabanes ont retrouvé la terre ferme. Fin de la saison, un mois avant le printemps. Un canular, les changements climatiques ?


texte et images © Michel Lopez   collaboration © Monique Joly