Balthazar autour du monde 2 – Le voyage

4 h du matin. Le 1er octobre 1999. Au loin, les tours jumelles illuminées se dressent encore à la pointe de Manhattan. Droit devant, la baie de New York est constellée de bouées rouges et vertes. Dans ce dédale de chenaux sillonnés par les cargos, il faut un GPS. Balthazar en a un, encore bien emballé dans sa boîte. Chanceux, le voilier novice se faufile dans le sillage d’un bateau de pêche pour passer la pointe de Sandy Hook, porte de l’Atlantique et de la planète.

Balthazar a quitté le Québec il y a 12 jours par le lac Champlain et la rivière Hudson, en route pour un tour du monde de cinq ans. (Lire Balthazar autour du monde — Le départ.)

L’aube se lève sur une belle journée de vents favorables, au large du New Jersey. Les craintes de l’équipage se dissipent. Finalement, l’océan n’est qu’un gros lac bordé d’un seul rivage. Mais, bientôt, le vent passe au sud et force un près serré dans une vague frontale hargneuse. Les embruns donnent à Balthazar son baptême de la mer. À la nuit tombée, les casinos d’Atlantic City font miroiter leurs étoiles néon à l’horizon. L’équipage pourra bientôt reprendre son souffle dans cette oasis de faux palmiers. Illusion et désillusion, la mini Las Vegas est un phare hypnotisant qui ne se rapproche jamais.

Retour sur cette première journée éprouvante : le capitaine avait pris la météo terrestre, pas la marine. « Notre expérience de la navigation sur l’océan était nulle, mieux valait y aller graduellement avec beaucoup de prudence. » L’acclimatation se fait escale après escale le long de la côte Est américaine, souvent par le canal Intracoastal Waterway jusqu’à Miami.

Bahamas, 5 janvier 2000. La famille plonge dans la carte postale qu’elle avait imaginée pendant toutes ces années. L’eau turquoise est si cristalline que Balthazar à l’ancre semble suspendu par magie. Premières pêches, premières baignades, premières plongées sur les récifs de corail, premières fêtes sur la plage. La langouste n’a pas les pinces de son cousin Homard du nord, mais on la fait griller sur un feu de bois en maillot à fleurs, sous les étoiles. Le temps se la coule douce en ce début de janvier. Les filles s’adaptent naturellement à cette vie de château de sable. Le matin, c’est l’école à bord, maths et français. Claire leur fait conjuguer « être » au présent et « avoir » à l’imparfait. L’après-midi, c’est géographie et sciences naturelles, exercices pratiques à volonté.

Pour les parents, la tropicalo-thérapie est plus progressive. À chaque coucher de soleil, adossés dans le cockpit, ils font tranquillement leur mue, aidés par un petit verre qui lisse les plis du front.

Claire s’autorise doucement à lâcher prise. « Je m’étais donnée un an pour voir si j’allais aimer cette nouvelle vie. On ne devient pas nomade en un jour ! Il faut se détacher peu à peu de la vie à terre, de ses commodités et de ses exigences, accepter sans culpabilité de vivre sans travailler, sans domicile fixe. » Guy, philosophe engagé dans l’action, résume en croquant dans un fruit : « Quand on se rapproche de son rêve, on vit plus dans la joie. »

Aux Bahamas, Robinson Crusoé rencontre souvent Robinson Croisière. Le paradis terrestre des îles désertes côtoie le paradis fiscal des complexes hôteliers. Pour beaucoup, les Antilles sont le terminus de leur rêve ; pour Balthazar, c’est le point de départ.

L’arc des Antilles et son chapelet d’îles rapprochées se prêtent bien à un galop d’essai. Balthazar essuie ses premiers grains, fronts froids qui déboulent du golfe du Mexique, et se fait parfois brasser le cocotier par les alizés dans les passages entre les îles. Avant de partir, on a peur de ne pas tout savoir, mais l’expérience s’acquiert chemin faisant. On s’échange des trucs, des cartes, des bulletins météo, des potins à  la radio BLU au Réseau du capitaine. Les voisins de mouillage sont sympas, parfois un peu manipulateurs : « C’est quoi cette idée de tour du monde, on n’est pas bien ici ? Guy, goûte-moi un peu à ce petit rhum agricole, du vieilli 12 ans ! »

Keep on truckin’ comme disait Ulysse pour échapper aux chants funestes des sirènes. Le sablier se vide sur les plages de la Caraïbe ! Il faut avancer pour atteindre Trinidad avant la saison des ouragans. Samedi 8 juillet 2000. Premier arrêt au puits jusqu’en octobre.

Jeudi 19 octobre 2000. Nouveau départ. Balthazar ajuste enfin ses voiles pour le portant après des mois de près et de travers. Cap sur le Venezuela, la Colombie, les San Blas et le Panama.

Entrée du canal de Panama. Après 17 mois, l’heure du choix a sonné. Un goéland moqueur fredonne la chanson « Stop ou encore, je m’arrête ou j’continue. » Les portes de l’écluse de Gatun se dressent comme la grille d’un royaume inconnu. Une fois le canal franchi, le retour en arrière ne sera plus possible. Claire, responsable de l’intendance habituée aux listes, fait un tableau. Colonne bâbord : on ne reverra pas les parents et les amis du Québec avant longtemps. Sur un petit bateau, promiscuité ne rime pas avec intimité. Les amis pour les filles sont rares. Les chicanes entre elles ne sont pas rares. Les corvées du quotidien nomade ne sont pas de tout repos. Chloé veut continuer, mais Joëlle finit par avouer : « Je n’avais pas le goût de laisser l’école, mes amies, ni de vendre la maison… » Colonne tribord : une planète à découvrir en toute liberté. Joëlle poursuit : « … mais, maintenant qu’on est là, je veux qu’on continue, tous ensemble ! » Tous ensemble, le mot magique aux oreilles de Claire.

Le canal de Panama est un goulet de la largeur de deux navires qui sépare les deux Amériques. Les vraquiers, chimiquiers, gaziers, pétroliers, porte-conteneurs et autres cargos de la planète y attendent leur tour de passage dans une confusion ordonnée. Pour le voilier, c’est l’équivalent du canyon où les Dalton tendent une embuscade à la diligence. Pour la traversée, agent officiel ou officieux ? Méfiez-vous des deux. Les signes de dollar défilent au compteur du tiroir-caisse : garanties, permis, cautions, quaiage, transit, frais pour les aussières, les pneus pare-battage, le pilote, les préposés aux aussières. Pour les autorités, le voilier est une coquille de noix nuisible et non rentable. Le Traité du canal les empêche de l’interdire, mais pas de le plumer.

Balthazar se sort plutôt bien de ce guet-apens. Après trois jours de démarches et une bonne semaine d’attente, il ajoute à son équipage quatre amis de confiance pour tenir les amarres dans les trois éclusages partagés avec un mastodonte.

Panama City. Les portes de la dernière écluse, Miraflores, s’ouvrent sur la silhouette du Puente de las Americas. Derrière le pont, l’immensité du Pacifique.

Depuis le début, Guy rêvait de sa grande traversée. Il va être servi : 800 milles nautiques pour les Galapagos, puis 3 000 autres milles pour les Marquises, le 20 avril 2001. Beaucoup de navigateurs appréhendent la haute mer, craignent le moment où le dernier morceau de côte glisse comme le soleil sous l’horizon. Pourtant la navigation côtière est plus difficile : marées, bouées de pêche, trafic maritime, hauts-fonds et récifs, vagues et vents désordonnés. En haute mer, à part l’absence du 9-1-1, tout est plus facile.

Guy rêvait de régler ses voiles pour deux ou trois jours au portant. « En mer, le paysage est intact, comme il y a 3 000 ans. » On est toujours le premier, même si des milliers sont passés avant nous. Le voilier emprunte le souffle du vent pour avancer, et la trace de son passage s’efface dans son sillage.

Après quelques jours de beau temps, on ressent un délicieux engourdissement. La vague berce le corps et masse le cerveau. Parfois, elle chavire l’estomac. Le temps est tellement long qu’il faut le laisser filer. L’espace est tellement vaste qu’il faut le laisser nous habiter. On est un petit grain de sel, mais si l’on inspire, les yeux fermés, notre esprit devient aussi grand que l’univers. La nuit, lorsque le barreur endormi monte prendre son quart, il ne sait plus où est le ciel, où est la mer : les étoiles se reflètent dans l’eau, le plancton fluorescent dessine un ruban de Voie lactée derrière le safran.

Balthazar n’est quand même pas un temple bouddhiste. En dehors des heures de zen, le quotidien suit son cours : école, repas, lavage, ménage, lecture, écriture, pêche à la dorade, sieste pour récupérer des nuits de quarts, douche sur la jupe arrière. La famille Balthazar consomme 10 litres d’eau par jour. La famille nord-américaine : plus de 1 000 litres par jour.

Bien sûr, la mer n’est pas toujours aussi belle que dans les publicités de catamarans. Lorsqu’un grain hérisse la vague, il faut être sur le qui-vive, réduire la toile, sécuriser les objets volants dans le carré. Si le gros temps persiste, on se fait tout petit dans sa couchette et on endure avec de la musique dans les oreilles pour chasser les hurlements du vent.

Joyeux anniversaire Claire ! Balthazar franchit l’Équateur le jour de ses 40 ans. Un troupeau de globicéphales noirs caracole autour du bateau pour lui faire la fête ! Au large, on s’émerveille toujours de la présence d’autres êtres vivants. On est si loin, si seuls, que les baleines, les dauphins et les oiseaux deviennent nos frères et sœurs.

Après trois semaines de navigation, les Marquises se profilent à l’horizon. Terre ! À bord, l’émotion dépasse celle de la vigie d’un quatre-mâts d’autrefois. Après la traversée du grand désert de dunes liquides, l’équipage de Balthazar sort de sa bulle, hume les senteurs de la terre et foule le sol d’un pas chaloupé. Bien sûr, Brel et Gauguin ne les attendent pas sur le quai, entourés de vahinés aux colliers de fleurs. Mais, la chaleur de l’accueil et l’éclat des sourires restent vivants et authentiques, surtout lorsque du bateau débarquent deux fillettes aux boucles blondes. L’enfance parle la même langue partout sur la planète, comme la musique et la danse. De plus, les îles qui n’ont pas d’aéroport sont plus accueillantes. L’insulaire respecte toujours plus l’étranger venu de loin par la mer.

Riche, oisif et conquérant, cet étranger ? Pas Balthazar, qui a le profil costaud d’un travailleur de la mer. Pas Guy, Claire, Chloé et Joëlle qui vivent leur vie de nomade avec un budget qui les éloigne du resto et de la marina et les rapproche du marché du village et du quai des pêcheurs. Un riche ne fait pas son lavage à la main, ne part pas faire ses courses à pied, avec son sac sur le dos. « Oui, mais quand même, vous ne travaillez pas ! » À cette question souvent posée, Claire répond avec un sourire en coin : « On ne travaille pas, mais on ne chôme pas non plus. » Bien envoyé.

Balthazar ne vise pas un tour du monde sans escale comme Joshua de Bernard Moitessier (La longue route). Il flâne de côtes en îles, quelques jours par ici, quelques mois par là. À chaque fois, le quotidien terrestre reprend ses aises. Les journées passent vite, car tout prend plus de temps sans le confort ménager, sans la quincaillerie ou le supermarché à côté. Même si c’est toujours l’été, la cloche de l’école sonne tous les matins. Mais, on ne fera pleurer personne, surtout quand sévit l’hiver là-haut au Québec. En Polynésie française, beaucoup d’îles sont en banlieue du paradis. Les yeux fermés, on imagine de longues plages bordées de cocotiers indolents, de lagons cristallins, de cases au toit de palmes. Quand on ouvre les yeux, tout est encore là, avec les amis des filles et des parents, venus du village et des quatre coins du monde.

Comment dit-on je voudrais rester en polynésien ? Un jour, il faut partir. Pourquoi partir ? Il y a une fête au village la semaine prochaine, un cochon au four tahitien, enveloppé dans des feuilles de palmier, grillé sur la braise dans le sol. Il faut partir. Une fenêtre météo favorable s’est ouverte. Il faut reprendre le large. Au revoir se dit nana. Bonne route se dit ‘Ia maita’i te terera’a.

Balthazar met le cap sur les îles Cook, Samoa, Wallis-et-Futuna, la Nouvelle-Calédonie, l’Australie…

Où commence le chemin du retour, lorsque l’on fait une boucle ?

Prochain article : le retour.


Bande-annonce du voyage

Balthazar revient au bercail le 26 juin 2004 après son tour du monde de cinq ans.

Le 17 juin 2012, Balthazar met le cap sur le Groenland, le Passage du Nord-Ouest et l’Alaska. Il est en ce moment au nord de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Guy Lavoie et Claire Roberge sont vidéastes, formateurs et conférenciers. Ils donnent, entre autres, le séminaire Partir et vivre sur l’eau conçu pour tous ceux et celles qui rêvent de prendre le large.

Info, FaceBook


texte © Michel Lopez

images © Guy Lavoie et Claire Roberge

collaboration © Monique Joly