Balthazar autour du monde : le départ

12 septembre 1999. Marina Gosselin, à Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix, au Québec. À bord de leur rêve, Guy Lavoie, Claire Roberge, Chloé (9 ans) et Joëlle (7 ans) mettent les voiles pour un tour du monde de cinq ans.

Au bout du ponton, parents et amis lancent des bon-voyage, des soyez-prudents inquiets, des blagues pour retenir les larmes dans les yeux.

Les amarres sont larguées, le cordon est coupé. Balthazar s’éloigne du quai comme un iceberg qui se détache de la banquise. Bientôt, les foulards agités ne sont plus qu’un vague bouquet au vent. Les cris d’adieu s’envolent par bribes de syllabes. Au détour de la rivière, l’équipage détourne enfin son regard de l’arrière. Le silence s’installe à bord, le temps d’un retour sur le chemin parcouru.

Été 1978. Guy revoit ses 19 ans sur un quai de Bretagne. Voyage d’un jeune Québécois qui remonte aux sources. Embarqué sur un voilier du port, il a le frisson. Les embruns, le souffle de la mer ? Sans doute, mais aussi l’envie soudaine de partir loin, longtemps. Un rêve qui lui collera à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Il voyage d’abord dans les récits des grands écumeurs de mer. Lors d’une escale dans la vraie vie, il rencontre Claire qui lui dit « oui ». À deux, le rêve décuple. Ils choisissent de construire leur propre bateau : un Bulle de soleil, dériveur intégral de 10,50 m, un plan de Gilbert Caroff. Il leur faut tout apprendre sur le tas. Il y a des jours, c’est un voilier, il y a des jours, c’est une galère. Toute leur vie y passe. Tout leur argent se transforme en acier. Pendant l’odyssée, Chloé et Joëlle arrivent à bord pour ajouter des étoiles dans leur ciel.

Le 24 juin 1994, c’est la mise à l’eau. Champagne pour baptiser Balthazar. En l’honneur de la mère de Guy. Après sept ans de construction, il reste encore cinq ans avant le grand départ.

Un matin, une pancarte À vendre pousse sur la pelouse de leur jolie maison. « Pour l’amour du ciel, veux-tu bien me dire ce qui leur a passé par la tête ? », lance une voisine en promenant son chien. Le chœur des frileux entonne la rengaine. Les inquiets : « Et les pirates ? Et les tempêtes ? » Le comptable : « Pourquoi vendre un commerce si payant pour partir en bateau ? » Les vertueux : « Que pensez-vous d’arriver dans un pays pauvre avec un voilier, symbole de richesse ? » Un conseiller pédagogique, fin sociologue : « Ce n’est pas dans la mentalité des Québécois de partir en bateau ! » La salve ultime de ce feu d’artifice de la culpabilisation est tirée par la bonne grand-mère : « Laissez-moi au moins les enfants ! »

Heureusement, il y a les vrais amis pour soutenir l’équipage lorsque le baromètre du moral est à la baisse ou pour rêver d’atolls avec eux quand le thermomètre plonge. Mais, les amis ont eux aussi à l’esprit la grande question existentielle : pourquoi faire le tour de la boule pour finalement revenir à la case Départ ?

Guy répond : « C’est un rêve si tenace que la meilleure façon de m’en débarrasser, c’est de le réaliser. » Dans ce rêve, il y a de grandes traversées, de nouveaux rivages, de nouveaux visages ; il y a un espace où l’on peut tracer sa vie sur une grande page d’eau. Il a quand même un pincement d’angoisse en revenant à bicyclette de la banque avec le chèque de la vente de leur imprimerie dans la poche. « Ça y est, l’argent ne rentrera plus. » Il a aussi la crainte que Claire ou leurs filles lui disent un beau matin, après six mois de voyage : « On en a marre, on débarque, on n’aime plus ça. »

Claire, avant de monter à bord du rêve de Guy, fait son propre chemin. D’abord inquiète, elle prend de l’assurance en perfectionnant ses connaissances marines. Lorsque l’on sait, on ne craint plus. Alors que sa mère veut rescaper ses deux filles d’un naufrage annoncé, c’est justement la vie de famille en voyage qui allume Claire. Garder le cap ensemble, se serrer les coudes, regarder les étoiles collés sur le pont, apprendre les maths dans les livres et la géographie par la fenêtre, harmoniser les bulles sur un voilier où il y a peu de cachettes pour bouder. « Un tour du monde, ce n’est pas un voyage en bateau, c’est une vie en bateau, du nomadisme de mer. » Engagée dans son milieu, couper les liens la préoccupe. De la lâcheté ? De l’égoïsme ? Restera-t-elle utile en laissant les autres derrière elle ? Dans les premiers jours du voyage, une étincelle dissipe ses appréhensions, un courriel d’une personne immobilisée qui lui dit : « Je rêvais de voyages. Maintenant, je vais voyager grâce à vous. »

Rivière Richelieu. « À l’abordage ! » À la barre, Guy lance son cri de ralliement pour dissiper les doutes, la nostalgie et le silence.

Balthazar remonte jusqu’au lac Champlain en suivant bien les bouées du chenal. Sur la rive, un autobus scolaire trace un éclat de jaune parmi le vert des arbres. L’heure de la rentrée a sonné ; Chloé et Joëlle font l’école buissonnière. À la porte de l’automne, Balthazar navigue déjà à contre-courant.

Puis, c’est la descente du lac Champlain. Balthazar connaît bien ce lac entre l’état de New York et celui du Vermont. C’est là qu’il a testé ses voiles, son safran et ses haubans. C’est là que son équipage a tiré ses premiers bords.

Au bout du lac, le soleil se couche sur cette première journée d’émotions. Balthazar mouille à l’abri de Cole Island. Un Jeanneau Fantasia du nom de Mille Sabords y est déjà ancré. Par de grands signes de pouce en l’air, son équipage souhaite un bon voyage à Balthazar qui a fait le tour des médias avant son tour du monde. Hasard ? Coïncidence ? Destin ? « Synchronicité », comme nous le dira Guy plus tard. L’équipage de ce Mille Sabords, c’est nous : Monique et moi.

Balthazar poursuit sa route vers le bout du lac. Il n’a pas encore sa fière allure de voilier. Son mât est couché sur le pont, car il devra traverser le canal Champlain, ses écluses et ses ponts, pour rejoindre la rivière Hudson où il le redressera pour arriver triomphant à New York. Un galop de réchauffement de cinq jours.

New York. Au-delà de la baie, ce n’est plus le lac Champlain, c’est l’océan Atlantique. Immense. Sur le pont de Balthazar, Guy, Claire, Chloé et Joëlle prennent une grande respiration et regardent une dernière fois derrière eux. La Statue de la Liberté leur fait signe que c’est tout droit.

Prochain article : le voyage.


Vidéo des préparatifs

Bande-annonce du voyage

Balthazar revient au bercail le 26 juin 2004 après son tour du monde de cinq ans.

Le 17 juin 2012, Balthazar met le cap sur le Groenland, le Passage du Nord-Ouest et l’Alaska. Il est en ce moment au nord de Vancouver, en Colombie-Britannique.

Guy Lavoie et Claire Roberge sont vidéastes, formateurs et conférenciers. Ils donnent, entre autres, le séminaire Partir et vivre sur l’eau conçu pour tous ceux et celles qui rêvent de prendre le large.

Info, FaceBook


texte © Michel Lopez

images © Guy Lavoie et Claire Roberge

collaboration © Monique Joly