Montréal : Vélo sous zéro

Il y a dix ans à Montréal, les cyclistes d’hiver étaient des mutants parachutés d’une exoplanète de glace. Ils se saluaient d’un geste codé, sans trop lâcher le guidon. Aujourd’hui, ils revendiquent leur place dans l’espace de la ville au grand dam de certains proprios d’auto gros-ego.

François est l’un de ces pionniers. Sportif ayant pédalé tout l’été, il ne voulait pas se trouver fort dépourvu quand la bise fut venue. Pas prêt à faire hiberner sa monture pendant la parenthèse de froidure. Il prolonge sa saison pour le pur plaisir de rouler, de partir à l’heure qu’il veut, d’arriver à temps où il veut. Électron libre dans la ville, il échappe à l’embouteillage et à l’ensardinage. « J’aime être moi-même le moteur de mon mouvement. »

Ne pédale pas l’hiver qui veut. Le cycliste du dimanche d’été déraperait vite dans le décor. Il faut avoir l’œil aiguisé, une bonne maîtrise de son vélo et le mollet endurci. Il faut surveiller la météo capricieuse. Les changements climatiques brouillent les pistes : neige, givre, grésil, redoux suivi d’un gel arctique. La sloche, les plaques de verglas et les ornières de glace rendent les virages périlleux. Ne pas braquer brusque. Baisser la selle pour vite mettre le pied à terre. Toujours freiner en douceur, avec les deux freins. Certains préconisent les pneus à clous. François préfère des pneus étroits, bien sculptés, légèrement moins gonflés.

Certains chevauchent des modèles high-tech onéreux, avec suspension et cadre en carbone. Écolo économe, il se contente d’une bonne bécane honnête qui se fera ronger par le sel, comme les autres. L’entretien est impératif. Sans un bon graissage de la chaîne, des câbles et du dérailleur, tout fige, grippé par la rouille.

François pourrait aller travailler en voiture, passer du garage de sa maison à celui de son bureau, ouvrir les portes avec une télécommande. «T’es pas venu en vélo par ce temps?» Certains de ses employés s’étonnent encore de le voir prendre tous ces risques inutiles, peu compatibles avec son rang. Pourtant, ils aiment les loisirs de plein air : ski, patin, luge dans les parcs ou la forêt. Par contre, ils ne voient pas la rue comme un terrain de jeu, ni les cyclistes comme des sportifs. Ils les perçoivent au pire, comme des cousins d’itinérants.

Pour François, la rue d’hiver est un espace de liberté, un appel d’air entre deux conforts, un moment d’incertitude volontaire entre deux thermostats. Au cœur de la grande ville, il accepte d’être vulnérable, humble humain face à la nature. Des jours, il vit le sublime. Les jours de tempête où les tours s’estompent dans les rafales pour faire du centre-ville une contrée boréale. Des jours, il frôle l’insupportable. Les jours de froid extrême qui blanchit jusqu’à l’engelure ses doigts crispés sur le guidon.

Au-delà du défi sportif, il y a le geste rebelle contre l’homo urbanus qui fait la taupe dans les galeries commerciales de la cité souterraine, contre la pensée uniformisée, ramollie par l’incessante quête du confort.

« Notre nordicité fait notre différence. Vivre Montréal à l’air libre l’hiver fortifie son caractère unique. »

Jours après jour, les extra-terrestres d’hier prennent leur place dans l’espace urbain. Les autorités écoutent. Des tronçons de pistes cyclables commencent à se déblayer. BIXI, la société de vélopartage, lorgne du côté de sa voisine, Bike Share Toronto, qui fait rouler ses vélos toute l’année.

Montréal n’est pas encore Copenhague ou Amsterdam, mais elle se fait de plus en plus verte pendant la blanche saison.

texte et images © Michel Lopez         collaboration © Monique Joly