Floride : bateaux-clodos

« Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil », a chanté Aznavour. C’est vrai : aucun bateau-clodo sur le Saint-Laurent l’hiver. La flottille est en Floride.

Un bateau-clodo ? Le terme inventé il y a cinq minutes désigne le bateau d’un clochard de la mer qui s’est échoué à quelques encablures du rivage sous un ciel clément du Sud. Le terme « échoué » ne désigne pas le bateau, mais le capitaine, car le bateau flotte encore. Il est bien accroché à son ancre qui a pris racine, bien lesté par des grappes de mollusques cramponnés à sa coque rouillée. Sa ligne de flottaison souillée d’algues encaisse le poids du joyeux bric-à-brac qui encombre le pont.

Le bateau-clodo est un bateau fantôme. Jamais un chat sur le pont ni dans le cockpit. Parfois un chien qui jappe si un intrus s’approche. Alarme inutile, l’intrus est vite refoulé par la forte odeur de moisi qui délimite le territoire. Le soleil n’entre pas non plus. Ses rayons sont obstrués par une bâche élimée, avachie sur le rouf. Pour repousser la pluie, pour éloigner les regards. Parfois, un drapeau américain flotte pour montrer patte blanche.img_7958

Qui est le fantôme de ces lieux ? Un capitaine déchu, disciple du Captain Morgan ? Un sergent disjoncté des Marines du Vietnam ? Ou un cowboy du Midwest dont la vie est partie à la dérive ? Seule une vague chaloupe, arrimée à la poupe, trahit sa présence.

Lorsqu’il rame vers le rivage de l’Amérique arrogante, le fantôme fait le dos rond pour passer sous le radar des autorités. Les riches riverains détestent ces verrues aquatiques qui défigurent le paysage de leur luxueuse marina. Mais, le loup de mer sait naviguer entre les règlements : les eaux sont de juridiction fédérale ; une ville ne peut pas lui mettre le grappin dessus. De la Biscayne Bay de Miami au Lake Sylvia de Fort Lauderdale, leurs procès tombent toujours à l’eau.

Les riverains floridiens ne détestent pas que les clodos, ils détestent toutes les espèces envahissantes qui s’ancrent dans leur baie qu’ils croient privée. Même les chics voiliers Bénéteau des nordistes retraités de l’hiver. Certains trumpistes vont jusqu’à braquer vers le large de puissants haut-parleurs ou projecteurs pour chasser ces sales mouettes étrangères. Conseil d’un ami américain : ne jamais dire « I am a liveaboard ». Le liveaboard, celui qui vit à bord de son bateau, est un paria qui ne paye pas. Il faut dire « I am a full-time cruiser ». Un plaisancier à temps plein. C’est plus noble !zen-lessive-1

À bord de ZEN, nous naviguons entre les genres. Plaisanciers dans un havre de pêche du golfe du Saint-Laurent, nous sommes clodos un jour de lessive à West Palm Beach.

texte et images  @ Michel Lopez         collaboration @ Monique Joly