Bateaux miniatures. Passion grandeur nature.

À la Marina de Rimouski, au pied de la passerelle qui mène aux pontons des voiliers, Daniel Bérubé et ses deux compères modélistes ont aménagé un mini-port où ils accostent leurs mini-navires.

Daniel, professeur de mécanique marine à la retraite, y vient depuis 30 ans faire naviguer les modèles qu’il construit lui-même. Sa passion est née à l’âge de 10 ans à Baie-des-Sables, son village natal sur la rive sud de l’estuaire du Saint-Laurent.

Daniel 1Un jour, une marée montante avait rejeté sur la plage une coque en bois délavée et mal dégrossie. Œuvre de la nature ou jouet naïf emporté inachevé ? Le jeune promeneur solitaire avait l’imagination fertile et les doigts habiles ; le menuisier du village avait les outils ; le magasin général avait les clous : une goélette allait bientôt émerger de ce bois de plage. Pour la faire naviguer sans chavirer, hors de la portée de la dernière vague qui roule sur le rivage, Daniel avait accroché la corde qui la tirait à la longue tige de bambou d’une canne à pêcher l’éperlan. Les pieds dans l’eau glacée et la tête dans les nuages, il était le capitaine le plus glorieux du Saint-Laurent.

Au fil des marées, beaucoup de navires ont passé devant Baie-des-Sables. Comme à l’époque la station de pilotage était à Pointe-au-Père, ils longeaient la rive sud assez près de la côte pour que Daniel puisse lire leur nom à la jumelle… et s’inspirer de leurs lignes.

Sirius et bargeDaniel a grandi, sa passion pour le modélisme aussi. Étudiant, il dévore toutes les revues techniques de la bibliothèque de l’Institut maritime du Québec à Rimouski. Devenu prof de mécanique marine, il applique ses connaissances de physique, de thermodynamique et de résistance des matériaux à la construction de ses modèles. « Les kits prêts à monter ne m’intéressent pas. » Il se procure de vrais plans de vrais navires qu’il réduit ensuite à l’échelle 1:32. Il fait tout lui-même à l’exception des moteurs, des arbres d’hélice et des propulseurs d’étrave qu’il commande en Angleterre, royaume du modélisme naval.

La construction d’un navire s’étend de novembre à mai. Pendant que dehors sévit l’hiver, Daniel se retire dans sa bulle trente heures par semaine. Son univers se concentre sur une tête d’épingle. Son geste est assuré ; son regard est aiguisé. Il saisit chaque seconde avec des pincettes. Extrême minutie d’orfèvre avec des instruments qui commencent tous par mini.

Daniel BérubéDaniel est passionné par les remorqueurs, entre autres parce qu’ils permettent des manœuvres plus compliquées en navigation téléguidée. Le remorqueur, bien décrit par son nom anglais « tug », est un tâcheron de la mer, trapu, costaud, court sur pattes, un Popeye des eaux locales. 5 000 chevaux-vapeur harnachés à une coque de 30 mètres. Il tire et pousse des chalands chargés à craquer le long des canaux. Dans un port, il fait pivoter avec un compère des mégas porte-conteneurs et des superpétroliers. Il n’a pas la prestance hautaine des transocéaniques. Mais, Daniel aime ses lignes bien pensées pour le gros ouvrage bien fait. Son modèle Sirius est la réplique d’un remorqueur new-yorkais des années cinquante qui transbordait des wagons sur des barges entre Manhattan et le New Jersey.

Tug + garde côtièreAu retour des beaux jours, Daniel téléguide son prototype de l’année pour un banc d’essai dans le bassin de la marina. Soucieux de l’authentique, il fait et refait les manœuvres d’un vrai remorqueur jusqu’à ce qu’elles soient parfaites. Si le navire d’un collègue dérive vers la digue de pierre, il déclenche une opération de sauvetage pour le ramener à bon port. Certains modélistes s’offusquent quand on leur dit qu’ils « jouent ». Daniel assume pleinement. « Moi, je joue. J’ai beaucoup de temps. Je retrouve mon enfance et mon bord de mer. »

Pendant que le Bella Desgagnés charge sa cargaison pour la Côte-Nord dans le port de Rimouski et que le traversier pour Forestville quitte le quai, Daniel prend la barre de son remorqueur et met le cap sur la baie des Sables de ses dix ans.

texte © Michel Lopez

images © Michel Lopez et Daniel Bérubé

collaboration © Monique Joly