ZEN : le temps d’attendre le vent

Zen dérive le long du Saint-Laurent entre l’île du Bic et Rimouski, porté par la marée. Sans un souffle de vent. Il viendra du sud-ouest dans un orage, cet après-midi. Une vingtaine de nœuds.

Par cette matinée immobile, nous allons prendre le temps de l’attendre au large. Ces moments d’insouciance sont rares pour le voyageur côtier. Il faut toujours arriver quelque part, avant la nuit, avant le gros temps, avant la marée. Cette fois-ci, la distance est courte, une quinzaine de milles nautiques à peine. Nous avons toute la journée.Monique

Une histoire de voilier sans vent ? C’est à en perdre le nord. D’habitude, les capitaines racontent leurs tempêtes, leurs ouragans, leurs tsunamis. Comme les poissons des pêcheurs à la ligne, leurs vagues déferlantes grossissent à chaque verre de rhum. Jamais d’histoires de pétole dans le pot-au-noir !

Ce matin, le Saint-Laurent a le miroir d’un lac de dimanche après-midi. Comme nous avons le temps, l’espace est immense. Au loin, la côte nord profile son bas relief au ras de l’horizon. Les monts du Bic s’estompent dans un flou d’aquarelle. Le ciel est blanc bleu délavé. Bientôt, son pastel se plissera de nuages gris. Bientôt, les premiers cumulus bourgeonneront au-dessus des rives, d’abord blanc chou-fleur, puis gris noir cumulo-nimbus.

Silence radio, nous sommes seuls au monde, ou presque. À quelques milles au large, un cargo descend vers le golfe, cap sur l’Atlantique. Un bateau de pêche tire ses filets. L’eau porte leur ronronnement diesel.

Zen dodeline sur une houle invisible comme un canard bien nourri. Inutile, la grand-voile faseye, la bôme fait un couinement de souris prise au piège. Il y a peu de temps encore, ce supplice métallique aurait fait grincer mes nerfs. Avec ce beau 0,5 nœud de vitesse sur la surface, j’aurais fouetté nos 60 chevaux d’acier d’un grand coup de démarreur.

Aujourd’hui, je suis total zen, léger, transparent. Le couinement de la bôme me semble un doux gazouillis de pinson. Inspiration par le nez,  expiration par la bouche. Bonze bouddhiste, je médite en communion avec l’univers. J’ouvre un œil : Monique est montée dans le cockpit avec des pistaches.Voiles

Le temps s’écoule à marée descendante. Soudain, Zen pointe son étrave comme le museau d’un chien. Il a humé le vent. Pourtant, la mer est toujours molle ;  l’onde indolente fait toujours son clapotis de source contre la coque. Nous aussi à l’affût, nous sentons une touche de fraîcheur sur la joue, puis un souffle infime dans le creux de l’oreille. Une nappe plus foncée, plus nerveuse, s’approche. Le miroir de la mer frémit et s’étincelle d’éclats de diamants. Frisson, la journée change de saison. La vague affermie borde sa crête d’une lisière de bulles. La grand-voile retrouve sa tension, le génois reprend position. Zen se détache lentement de son immobilité et trouve son cap. Grand largue vers Rimouski.Étoile

Et là-haut, près de la tête de mât, notre étoile de mer reprend l’air, fier étendard du Saint-Laurent.

texte et images © Michel Lopez