Nicaragua : Sodome et Gomorrhe

La harangue démarre en douceur, les yeux fermés, sur le ton de la confidence.

La ruelle poussiéreuse du quartier des pêcheurs de Masachapa baigne dans la moiteur du crépuscule. Le soleil de plomb a laissé sa chape sur les tôles rouillées des toits. Les pêcheurs sont partis en mer et reviendront au petit matin. Le calme, lourd d’odeurs de tiers-monde, stagne avant la tempête.

L’Éternel fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu.
L’Éternel fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu.

Les signes avant-coureurs se dessinent : quatre rangées de chaises de plastique au milieu de la ruelle, suivies d’un micro, d’un ampli et d’un orgue électrique. Soudain, un coup de tonnerre fracasse le silence. Alléluia ! Gloria a Jesús, nuestro Señor.

L’exalté qui a poussé le cri est un prédicateur d’une église pentecôtiste. À ne pas confondre avec les évangélistes, méthodistes, baptistes, adventistes, fondamentalistes et autres fumistes qui se disputent le salut des âmes de Masachapa. C’est reparti comme chaque mercredi soir : deux heures d’enfer à se faire promettre le ciel.

A su nombre ! L’incantation va revenir en leitmotiv pour ponctuer les envolées apocalyptiques de l’intégriste de service. Mais, pour l’instant, Dios n’est pas encore en calvaire. La soirée est jeune ; il faut réchauffer la salle.

L’orgue guilleret égrène les premières fausses notes d’une ritournelle entraînante à mi-chemin entre la gigue country et le Haut les mains, donne-moi ton cœur d’un Club Med non rénové. La chanteuse, qui fausse en harmonie avec l’orgue, est heureuse de se promener en compagnie de Jésus sur le chemin du bonheur. L’assistance aussi est heureuse, même si ça ne paraît pas. Les chaises de plastique se sont remplies de matrones nicas qui tapent mollement des mains entre deux gorgées de Big Cola.

A su nombre ! Deuxième partie du show. La harangue démarre en douceur, les yeux fermés, sur le ton de la confidence, à la Johnny Cash. Copain-copain, le pentecôtiste traite les pescadores de pecadores. Le même jeu de mots facile se fait en français : pêcheurs et pécheurs. Une vieille blague de curé qui fait toujours son effet. C’est vrai que les pêcheurs pèchent souvent devant l’Éternel.

« Repentez-vous ! » Le décibel s’envenime. « Arrepíéntase ! » Ceux qui boivent, battent et trompent leur femme ; celles qui tombent sans arrêt enceintes, celles qui appuient sur leur balance au marché aux poissons remontent les épaules près des oreilles. Honte ! Honte ! Honte ! Masachapa est vite jumelée avec Sodome et Gomorrhe. 

« Le soleil se levait sur la terre quand Lot entra dans le Tsoar. Alors l’Éternel fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu ; ce fut l’Éternel lui-même qui envoya du ciel ce fléau. Il détruisit ces villes et toute la plaine, et tous les habitants de ces villes… »

Le prophète frappe sur sa bible et déploie son bras justicier vers le ciel. Puis, son doigt tremblant de courroux balaye l’assistance, cherche une cible et foudroie une mémé assoupie à la troisième rangée. La pauvre qui ne trompe plus son mari depuis longtemps vient de gagner un aller simple aux enfers.

A su nombre ! Un gémissement rauque cette fois-ci. L’exorciste haletant laisse Satan dans les cordes et se recueille, genou à terre, épuisé par ce corps-à-corps avec le Mal. Comme les preachers qu’il a vus à la télé américaine.

« Halleluia ! Gloria a Jesús, nuestro Señor. » L’orgue entame un crescendo musclé pour la grande sortie de scène. L’athlète de Dieu se relève, revenu de l’au-delà. Ses yeux se révulsent ; ses lèvres frémissantes inspirent le souffle divin ; sa bouche émet quelques balbutiements, puis une giclée de vitupérations. D’un geste, il écarte les eaux de la mer Rouge, pourfend le Veau d’or et chasse les marchands du temple. Halleluia ! Halleluia ! Halleluia ! Le voilà en transe, fou comme un commentateur de foot à deux minutes de la fin un soir de Coupe du monde.

Et c’est le buuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuut !!!!!!!!!!!!

Sodome défait Gomorrhe et passe en finale de l’Apocalypse.

texte et images © Michel Lopez