Mary-Ann Beall : moments mobiles et espaces suspendus

« On ne souffle pas Madame ! », s’offusque un gardien du Musée d’art moderne de Paris, le torse bombé d’importance. Mary-Ann Beall vient d’animer du bout de ses lèvres un mobile de Calder devant les yeux émerveillés d’un enfant.

Non. Rester plantée au garde-à-vous devant un tableau qui vous toise du haut de son cadre. Se prosterner, mains dans le dos, devant une sculpture de marbre figée pour l’éternité. Complexer devant le message obscur d’un brillant génie. Non. Mary-Ann Beall ne peut pas. Le musée n’est pas un mausolée : l’art est vivant, un mobile est mobile. Il faut qu’elle touche l’œuvre pour que l’œuvre la touche.

Tiens, il neige ! – 2005
Tiens, il neige ! – 2005

Au Pays basque de son enfance, l’art courait en liberté. Les sculptures de sa mère vivaient partout dans la maison, sensibles aux caresses enfantines. Le paysage atlantique était un mouvement animé par le vent. Les vagues de l’océan, les peupliers indolents, les trembles, les bouleaux, les oiseaux, tout était un mobile dans ses yeux d’enfant.

Mes petits écouteurs chéris – 2013
Mes petits écouteurs chéris – 2013

Puis un beau jour, la jeune rêveuse a pris le train pour Paris. Depuis 30 ans, elle est plasticienne, conceptrice de sculptures mobiles, de performances visuelles et d’installations participatives. Son atelier de Montmartre est niché sous les combles, comme ceux de la Bohème. Sa carrière commence par des peintures murales. Très vite, le ludique rejoint l’esthétique grâce à des réalisations dans des écoles.

Lambeaux vifs - 2013
Lambeaux vifs – 2013

Ses fresques en 2D prennent alors une nouvelle dimension. Les volumes s’animent ; les formes jaillissent du mur ; les couleurs se façonnent en bidules, en roulettes, en spirales. Les écoliers touche-à-tout adorent faire tourner, faire du bruit, tester la solidité. Il faut toujours taquiner leur curiosité, car ils sont un public redoutable. S’ils se lassent, ils délaissent, tout simplement.

De projets en commandes, Mary-Ann Beall commence à jouer dans la cour des grands. Ses animations quittent leur enveloppe murale, prennent leur envol et vont se suspendre aux plafonds de halls, de salles, de lieux officiels, communautaires ou culturels.

La création d’une sculpture mobile commence par le senti de son futur espace. Mary-Ann palpe l’ambiance, capte les sources de lumière, flaire les flux de l’air. Elle intériorise les proportions. L’œuvre doit s’affirmer dans l’immobile et prendre son ampleur dans le mouvement. « Il faut donner vie à l’espace sans le saturer. Comme dans l’estampe japonaise qui harmonise le blanc et le noir, il faut équilibrer le plein et le vide. »

Coquillage chantant - 2015
Coquillage chantant – 2015

Géométrie fragile. Ce plein est fait de masses, de volumes, de vecteurs interdépendants qui s’articulent autour de centres de gravité, de poids et contrepoids savamment calculés. Un seul point d’équilibre déplacé peut rompre l’harmonie ou déclencher une nouvelle dynamique.

Ce plein est fait de matières synthétiques ou organiques. Mary-Ann est un écureuil qui engrange des textures à modeler. « Je travaille par contrastes. » Tôle oxydée contre inox clinquant ; fer contre mohair ; verroterie contre quincaillerie. « J’aime triturer le papier, le déchirer, le plier en origami. Il est malléable. Je le travaille au ciseau, au couteau et même à la truelle. J’aime le papier calque qui s’imbibe de lumière. » Les contrastes de matières captent le regard et le promène : ici le sombre, le dense, là le brillant, l’épuré. Les contrastes de matières jouent avec les sensations : le tout-doux de la plume, la dureté froide de l’acier, le pétillant d’une perle de cristal.

Le mobile qui oscille hypnotise le spectateur. Son mouvement a un effet apaisant. Même le rationnel coincé se laisse apprivoiser et tout doucement lâche prise. Rassuré, il s’accorde le droit de jouer. Pas de test de QI à la sortie. Et pourtant, tout n’arrive pas tout cuit dans le bec. Mary-Ann brouille parfois les pistes, chamboule les zones de confort. « J’aime bien que les gens se grattent un peu la tête, que ça leur chatouille les neurones. »

Méduse – 2005
Méduse – 2005

Parfois, l’expérience est purement esthétique ou sensorielle, parfois la réflexion est politique ou écologique. Parfois, c’est de la neige suspendue, un serpent de mer qui ondule, une méduse que l’on habite. Parfois, ce sont les vers d’un poète russe qui a payé de sa vie pour la liberté.

Le spectateur acteur a le champ libre. Il peut animer l’œuvre d’un geste, d’un souffle et même d’un éclat de voix. Il peut réinventer l’histoire et se mettre en scène au fil de son imagination. L’espace d’un moment mobile, il se redessine un sourire d’enfant sur les lèvres.

« Soufflez, messieurs-dames, vous pouvez souffler ! » Le gardien lui-même est en train de jouer.


 

Née au Pays basque, Mary-Ann Beall vit et travaille à Paris. Elle mène de front ses commandes et ses projets personnels inspirés par la poésie et l’écologie. Elle a exposé dans des musées, centres d’art et galeries à Paris, en province et à l’étranger : Londres, Montevideo, Moscou, Nouvelle-Orléans… Elle participe à divers collectifs français et internationaux dont #ParisArtistes et Take Me To The River.

Mary-Ann Beall exposera ses œuvres inspirées des écrits du poète russe Mandelstam à Biarritz, en France. Du 6 mai au 6 juin 2016.

mary-ann-beall.net

Serpent de mer : https://www.youtube.com/watch?v=RIvAwZO2ezg


 

texte © Michel Lopez         collaboration © Monique Joly

images © Mary-Ann Beall, Charlotte Rolley, Sergey S. Vetrov