Bonheur durable au marché local

Véronique Sublet a pris le bouc par les cornes pour changer de vie. Depuis trois ans, elle est chevrière et fromagère à Savigny, petit village de Haute-Savoie près de la frontière suisse.

Mère de famille, épouse d’agriculteur et assistante en maternelle, elle aurait pu suivre le sillon tranquille d’une vie bien tracée. Mais son rêve était fort. Fou, selon les peureux qui lui récitaient la fable de Perrette et le pot au lait.

À 36 ans, elle retourne un an à temps plein sur les bancs d’une école agricole et fait des stages en alpage chez des producteurs de chevrotin. La chevrière fraîchement diplômée a ensuite besoin d’un troupeau.IMG_3528

Elle achète quarante chevrettes, aidée de son mari, éleveur chevronné. Ils les choisissent au coup d’œil, au coup de cœur. C’est l’année des H. Il faut trouver quarante prénoms : Harmonie, Hollywood, Happy, Hernandez… Le bouc s’appelle Harry Potter. Bien sûr, bien sûr, avec sa baguette magique. Une fois les chevrettes baptisées, la chevrière a besoin d’une chèvrerie.

Dans le village, une ferme presque en ruines est à vendre. Nouveau chantier. Les coudes serrés, la famille se relève les manches. Les peureux, assis sur la clôture, lui récitent la fable des Trois petits cochons.

Véronique demande des subventions aux chambres d’agriculture de la région et de l’Europe. Elle est traitée comme de la crotte de bique par les technocrates de l’agroalimentaire. Pour être aux normes, il faut être énorme. Pendant cette période de vaches maigres, la chevrière compte les moutons pour s’endormir.

Au fait, et pourquoi pas des brebis, Véronique ? « Ah j’aime pas ! C’est con les brebis ! » Le vilain mot sort en cri du cœur. « Ça comprend pas grand-chose. Ça n’a pas besoin de nous. »

Elle aime être utile et entourée. Mère de cinq filles, elle est aussi la mère de ses quarante chevrettes. « Je ne veux pas les mener trop jeunes au bouc ! » Maman poule protège ses jouvencelles des sortilèges de Harry Potter. Il faut dire qu’elles sont adorables ces chevrettes avec leurs yeux de biche et leur museau effilé pour donner des bisous.IMG_3584

Véronique les bichonne. Leur litière est toujours bien paillée pour la nuit. Elles ont leur brosse et une pierre à sel dans le pré, une plateforme pour faire de l’exercice et bientôt… un toboggan. D’un seul coup d’œil, elle sait si l’une a mauvaise mine, le poil brossu ou la mamelle moins joufflue. Elle chaperonne les fréquentations : aujourd’hui Harry Porter est avec Harnica, hier il était avec Hermione. Elle appréhende la pleine lune qui sème la zizanie dans le troupeau. « Il faut bien s’en occuper pour qu’elles nous donnent du bon lait. »

Du bon lait, c’est bien bon, mais il faut en faire du fromage. Véronique a appris, sur le tard et sur le tas. Comme dans toute success-story, tout a commencé dans sa cuisine. Aujourd’hui, elle a son local de fromagerie qu’elle retrouve le matin à 4 h, l’heure des matines chez les moines. Tranquille, elle affine, raffine, concocte de nouvelles recettes. Elle ose des goûts : tomates séchées, miel et romarin, petite fleur de lavande. Les traditionnels froncent le sourcil. Du fromage de chèvre aromatisé ! Tout fout le camp ! Les modernes se régalent.

Les deux clans se retrouvent au petit marché de Savigny qu’elle a contribué à mettre sur pied, car Véronique est aussi conseillère municipale. La place de l’église, désertée depuis que les messes se font rares, retrouve le vendredi son animation d’autrefois. On vient faire ses courses et prendre des nouvelles. Des gens du village, des gens de passage. Le bouche-à-oreille va vite lorsque les papilles sont gourmandes.IMG_3485

Véronique est une boule d’énergie heureuse. Elle ne rêve pas d’un grand troupeau ni d’un gros magot. Artisane d’un mode de vie plus humain, elle ne lance pas pour autant les grands mots de la mouvance agro-bio-écolo. À part peut-être « durable », comme dans bonheur durable.

texte et images © Michel Lopez         collaboration: Monique Joly