Bleu, blanc, rouge

 

Dans la France de ma jeunesse, le drapeau bleu blanc rouge était strictement réservé à l’officiel. Liberté, égalité, fraternité. Dignité. Tout maire de village ceinturé de son écharpe regardait d’un œil courroucé le drapeau américain galvaudé jusque sur le réservoir des Harley Davidson ou le Union Jack taillé en mini-jupes moulantes pour les groupies des Beatles. Noble, le drapeau républicain flottait au fronton des écoles, des mairies, des préfectures, sur le capot de la voiture noire du président. Enfants de l’école primaire, en rangs silencieux et transis devant le Monument aux morts, nous le regardions monter, hissé par la trompette du souvenir, à la cérémonie du 11 novembre.Drapeau 3

Aux larmes citoyens ! Les attentats de Paris ont décroché le drapeau des frontons pour le faire descendre dans la rue. Drapeau 4Pas au poing de cocardiers ultra-nationaux au front crispé par la haine, mais dans les mains de milliers de gens atterrés par l’horreur d’un vendredi 13. Une fois la fumée dissipée, le bleu, le blanc et le rouge ont fleuri aux fenêtres, aux balcons, à la terrasse des cafés qui se repeuplent malgré le temps frisquet, autour du monument de la Place de la République ou en face du Bataclan, parmi les lampions, les roses, les dessins d’enfants, les mots de tendresse, les poèmes, les slogans qui ont déjà fait le tour de la planète Net : « Vous n’aurez pas ma haine ! » Drapeau 6Bien sûr, les polémistes ont péroré sur les ondes : « c’est une dérive commerciale, de la sensiblerie Facebook, une récupération nationaliste par tous les partis : FN, PS, LR, PG, PC, NPA, EELV. »

Quant à moi, touriste dans mon propre pays, je veux voir ces couleurs comme un élan de liberté-dignité-solidarité. Je n’ai jamais été un héros à drapeau. À 20 ans, je ne brandissais pas le drapeau noir, le drapeau rouge ou le triangle Peace and Love pour afficher mes idées. Aujourd’hui, de passage en France après quarante ans d’exil heureux, je ne brandis pas plus le tricolore, mais La Marseillaise de Berlioz me noue quand même la gorge. J’ai le mal du pays parce que mon pays a mal.Drapeau 9

Pourvu que le drapeau ne devienne pas bleu blanc rouge sang.

 

texte et images © Michel Lopez