ZEN et les maquereaux en Gaspésie

« Tin, v’là mon França ! » Le très gaspésien Maître Jacques m’accueille avec un sourire tonitruant au bout du quai de Sainte-Anne-des-Monts, en Haute-Gaspésie. Jacques, c’est mon instructeur de pêche au maquereau, mon mentor, mon gourou.  Je l’appelle Professeur. Il m’a pris sous son aile.

Je l’ai rencontré une heure à peine après avoir amarré ZEN au havre de Sainte-Anne. Jacques fait partie du paysage, au bout du quai fédéral. Beau temps, mauvais temps, il tient son petit négoce de leurres, de mouches et d’hameçons qu’il fabrique lui-même. Il les annonce par une vague affichette écrite à la main sur le tableau de bord de son pick-up patiné par les intempéries. Effort marketing minimal, car tout le quai le connaît. Pour le maquereau, il recommande la ligne équipée de quatre hameçons simples avec plume et d’un poisson-leurre de plomb à hameçon tripointes. Sur tous les quais publics de la Gaspésie, il y a un Maître Jacques, vendeur d’hameçons, des crocs comme on dit par ici.

Pancarte hameçons

Jacques trône au milieu de son groupe d’habitués. J’ai réussi à m’inviter dans le sélect club social grâce à quelques blagues d’un goût douteux. Facile de retrouver les membres. Ils se tiennent toujours à la même place, à la même heure, persuadés que c’est la meilleure, superstitieux comme des accros aux machines à sous.

Avant l’heure du maquereau, ce n’est pas l’heure. Les vrais ne se font pas de tendinite à mouliner pour rien. Ils laissent s’échiner les touristes de Montréal. L’heure du maquereau est un concept flou qui fait l’objet de maintes spéculations. On s’entend communément pour décréter que le meilleur temps, c’est au coucher du soleil à marée montante.

Avant le moment d’officier, les compères tiennent conseil, accoudés avec un café Tim Hortons sur le rebord de la boîte d’un pick-up, comme au comptoir d’un bar. De l’autoradio s’échappe la complainte d’un cowboy qui pleure sa femme partie à cheval avec le voisin. Les sexagénaires arborent la bedaine prospère et la John Deere, casquette du manufacturier agricole. Les quinquagénaires, les cheveux grisonnants noués en queue de rat, laissent dépasser leurs tatouages de leur t-shirt Harley-Davidson. Une scène country classique qui connecte le Québec des régions avec la Back Roads America.

discussion gars pick-up

Entre pêcheurs, ça parle de pêche, forcément. Ça se plaint du gouvernement fédéral qui interdit la pêche à la morue à la ligne pendant que les étrangers siphonnent la ressource à pleine cale à la limite des eaux territoriales. Un fort en gueule raconte la fois où il a envoyé chier un inspecteur de Pêches et Océans Canada. Un autre n’a pas digéré son amende salée pour braconnage. Ils font aussi des blagues de postérieur et des allusions salaces sur l’andropause de leur voisin. Moi, j’écoute et je rigole en faisant semblant de pêcher.

« Une Mohawk quelqu’un ? » Un membre du conseil tend à la ronde son paquet de cigarettes de contrebande vendues par les Indiens.

Soudain, l’heure du maquereau sonne. L’urgence n’a été précédée d’aucun signe avant-coureur perceptible à l’amateur.

Impérial avec sa clope au bec, Maître Jacques saisit son lancer et projette son leurre de plomb plus loin que tous les autres. Ploc ! Son fidèle disciple singe chacun de ses gestes épurés par l’expérience. « Tu lances et quand tu sens que tu touches le fond, tu ramènes ton fil d’un coup sec et tu reeles le loose. » J’ai compris Professeur. Un petit coup sec, je ramène, je reele le loose. « Deux fois, tu reeles. » Deux fois,  je reele. Faut pas que j’oublie.

En fait, Maître Jacques rend la pêche au maquereau très compliquée pour pouvoir distiller son savoir au compte-gouttes. Tout le monde sait que le maquereau voyage en bancs. Quand le banc passe, c’est la pêche miraculeuse. Même le touriste le plus lent peut faire bonne figure.

Maître Jacques ne mange pas le maquereau. « Juste fumé », concède-t-il en connaisseur. Il pêche pour la beauté du geste : duel épique entre l’homme et l’animal. Poli et soumis, je ne lui fais pas remarquer qu’il se prend pour Hemingway ou qu’il confond maquereau et saumon de rivière.

3 pêcheurs soleil

Mais donnons à César ce qui revient à César. Maître Jacques excelle quand les autres font chou blanc. Il n’a pas son pareil pour débusquer le maquereau d’arrière-banc. Un petit coup sec pour le ferrer, une rotation assurée du poignet sur le moulinet, et hop ! le maquereau est hissé sur le quai. La bête vaincue qui gigote n’intéresse déjà plus Maître Jacques. Qui le veut le prend. D’un coup de menton altier, il me désigne la proie. Comme j’ai horreur du gaspillage, j’accepte humblement le don.

Et si, sur le chemin du retour au bateau dans le soleil couchant, quelqu’un me demande si la pêche a été bonne, je dis que oui, sans mentir ni vraiment dire la vérité.

texte et images © Michel Lopez         collaboration: Monique Joly