Doris: maître de port à Gaspé

« Je croyais signer pour l’été. J’ai signé pour l’éternité ! » Il avait 22 ans. Depuis 35 ans, Doris Cauvier est maître de port au Club nautique Jacques-Cartier de Gaspé.

 

Le nom de Gaspé vient de l’amérindien « Gespeg » qui signifie « bout de la terre ». Devant Gaspé, il y a la baie de Gaspé, le golfe du Saint-Laurent, l’océan Atlantique et, quelques vagues plus loin, la planète entière.

marina de GaspéDoris est bien ancré en ce « bout de la terre » depuis 35 ans. Une éternité à mes yeux de capitaine du voilier Zen et d’immigrant vadrouilleur. Agité par une bougeotte chronique,  j’ai une fascination profonde pour les gens qui se bâtissent une vie bien remplie dans leur coin de pays.

L’univers de Doris fait un demi-mille nautique de long et un quart de mille de large. Il connaît sa marina par cœur : c’est lui qui l’a dessinée et fabriquée. Il m’explique tout ça avec le regard allumé d’un petit gars qui a reçu un Meccano à Noël. « Je l’ai mise dans le sens qu’elle doit travailler. Si une marina est à l’envers des vents dominants, tout va tirer à 95 % trop au lieu de laisser glisser le vent dedans. » Il a dû souvent répéter ses idées pour convaincre. « En 35 ans, j’en ai passé des casquettes, et plus qu’une ! » Le sourire en coin, il parle des membres du CA, des commodores et des consultants qui ont défilé à la capitainerie pendant toutes ces années. Mais son patron le plus exigeant, c’est lui-même.Doris Gros plan

Doris est ingénieux sans être ingénieur. Jamais appris le dessin industriel sur un banc d’école. Pas d’ordi. Une feuille de papier, une règle, un crayon. « L’idée, c’est de toujours faire les choses les plus simples possible, pour que ça coûte le moins cher possible, pis que ça se monte et que ça se démonte bien. » Il dessine des bers roulants pour hiverniser les voiliers, des attaches multifonctions pour son engin, des quais agencés comme un jeu de construction. L’hiver, pendant que le blizzard poudroie sur la baie, il fabrique des meubles, tranquille dans son atelier bien ordonné.

« Doris, tu ne t’ennuies jamais ? » Jamais ! Il n’a pas le temps. Et ne lui parlez pas de vacances dans le Sud. « J’aime pas la chaleur, qu’est-ce que tu veux que je fasse sur une plage. Si tu veux me punir, fais-moi marcher dans le sable, je déteste ça, je force pour rien. »

Pourquoi Doris irait-il ailleurs ? C’est l’ailleurs qui vient à lui. Maître de port, il accueille des navigateurs du monde entier : les snowbirds qui descendent aux Antilles, les tourdumondistes qui s’aventurent au nord des tropiques, les yachtmen en blazer chic de la Nouvelle-Angleterre. Il a fait le plein de méga yachts de méga stars. Il a aidé une mémé de 89 ans à débarquer de son 26 pieds en provenance de Terre-Neuve. Il a vu arriver un Japonais ancestral dans son kayak pliant et un nageur new-yorkais couché sur une planche de surf. Il pourrait tenir la scène pendant des heures avec ses anecdotes. Et pourtant, Doris n’est pas vedette, pas kid kodak, pas chasseur d’autographes. « Un bon moment, une poignée de main, un bon-voyage, ça me suffit. Je garde le souvenir dans ma tête pour la vie. »

Doris cable marinaLe castor bricoleur, l’hôte convivial, le bon samaritain est aussi rêveur solitaire. Pendant les belles soirées d’été, il sort à bord de Bertha, sa fidèle chaloupe. Il connaît les moindres recoins de la baie, ses souffles de vent, ses ombres, ses éclats de lumière, ses bars rayés qui sautent, ses maquereaux qui frémissent à fleur d’eau. Il rentre tard, sous les étoiles. Zen.

Avec sa clope sous la moustache, ses biceps tatoués de marin, sa casquette vissée sur la tête, Doris se tiendra encore longtemps debout à Gespeg, le bout de la terre.

Solide comme le roc. Lumineux comme un phare.

texte et images © Michel Lopez         collaboration: Monique Joly