ZEN; dans la brume du Saint-Laurent

Créature de l’air tropique et de l’eau arctique, la brume rôde en bancs sournois au ras du Saint-Laurent.

Dans les tableaux champêtres, la brume plane sur les prés dans les petits matins de septembre. Dans les frissons d’Halloween, elle accroche des fantômes aux murailles des châteaux. Sur le fleuve Saint-Laurent, elle surgit à l’horizon d’un plein soleil de juillet.

 

voile brume capLa brume n’est pas troupeau de moutons frisottants comme les nimbus, ni cathédrale bourgeonnante comme les cumulus. La brume n’a pas droit au ciel ; elle erre dans les limbes marins. Elle est morne, grise, lisse, froide. Elle est mer sur la mer dans son ondulation vague, dans sa mouvance humide. Elle stagne en lambeaux laiteux le long de la marée, s’effiloche aux flancs des rivages. Elle tend ses filets à L’Isle-aux-Coudres, Cap-à-l’Aigle, Tadoussac, Grandes-Bergeronnes, au Bic et dans la baie de Gaspé.

Banc de brume droit devant ! À bord de ZEN, la croisière ne s’amuse plus ; l’équipage quitte le mode insouciance. Radar branché. Corne de brume à portée. Cap relevé au compas. Position sur la carte. Dernier balayage visuel.

ZEN enfonce sa proue dans le piège opaque. L’horizon resserre son cercle : un quart de mille de visibilité. Transpercé par un souffle de caverne, chacun relève son col en maudissant le sort. Il faut rester aux aguets. Quelque part mugit une corne de brume, orgue abyssal à tuyau unique. Cargo ! Où est-il ? La brume brouille les pistes, les repères, les ondes sonores. Elle fait de nous des aveugles aux yeux écarquillés, des malentendants aux oreilles dressées. Navire un mille à tribord : le radar l’a repéré, grain de riz vert lumineux sur le balayage de l’écran.Jonque Brume

Dans le dôme bas du ciel, le disque pâle du soleil tente de percer. Il fait beau là-haut, tout près. Sale sensation de se sentir exclus du monde. La brume éteignoir glace l’échine et aspire le bonheur.

L’exil humide peut durer une heure ou des jours. Puis, soudain, le rideau se lève, l’horizon reprend lentement ses distances. Le soleil s’affirme et la clarté laiteuse redevient lumière. Le fleuve se défait de sa pelure crasseuse qui s’étiole dans le sillage.

Une fois encore, ZEN change de planète et change de saison.

texte et images © Michel Lopez         collaboration: Monique Joly