Zen: voilier à six pattes

Blotti contre les siens comme un manchot empereur, notre voilier Zen a bravé tout l’hiver les vents arctiques qui ont déferlé sur la marina de Rimouski, au Québec. À la mi-mai encore fraîche, nous l’avons débarrassé de la bâche qui protégeait son pont pour le faire muer en voilier de printemps.

En automne au Québec, le voilier se laisse pousser des pattes pour hiberner en habitat terrestre, car son habitat marin est figé dans les glaces du Saint-Laurent. La cour d’entreposage déserte pendant de longs mois reprend vie au fil des jours plus cléments. Les capitaines se retrouvent pour parler peinture et époxy, bavards comme des voisins de banlieue. Rimouskois, ils viennent bricoler pendant leurs temps libres et retournent dans le confort de leur foyer. Équipage venu de Montréal, à 550 km en amont, nous avons squatté deux semaines à bord de Zen pendant les travaux de préparation.

enlèvement des pattesL’entretien de son bateau est long, mais fait partie du plaisir de la voile. « Celui qui ne sait pas qu’un voilier est un être vivant n’a rien compris ni au vent ni à la mer », a dit Bernard Moitessier, grand navigateur et écrivain. Un voilier est un cheval qu’il faut bichonner et bouchonner. La peinture fait joli, mais éloigne aussi la rouille. Les vernis reflètent la fierté, mais protègent aussi de la moisissure. Les drisses, les amarres, les voiles doivent être soigneusement inspectées. Si l’on prend soin de lui, il prendra soin de nous. Sur chaque bateau, un capitaine s’affaire, méticuleux comme un Hobbit autour de sa maison.

Pourtant, la cour d’entreposage n’a rien de champêtre. C’est une zone de métal et de fibre de verre où résonnent la meule, la perceuse, la polisseuse, le moteur diesel remis en marche qui crache son antigel. Le soir, un lourd silence s’installe dans les ombres créées par l’éclairage au sodium. Les voiliers partagent le même enclos, mais ne sont pas tous égaux. Il y a des marques et des coques bien astiquées. Il y a des négligés, relégués au fond de la cour, qui attendent désespérément un acheteur.

Vendredi 19 juin. Marée haute d’après-midi. Ankylosé par huit mois d’immobilité, puis revigoré par nos bons soins, Zen est prêt à regagner son milieu aquatique.

Renaud et EnoraLa lente transhumance est orchestrée par Renaud, le directeur de la marina et sa complice Enora. Les instruments de ce duo de virtuoses : un énorme chariot-cavalier tiré par un engin de construction. RenaudAucun cri, aucun stress, aucun grand geste. Renaud s’assure que les sangles sont bien arrimées sous la coque. En avant, un peu à gauche. C’est bon.  On recule. Il communique par des mouvements minimalistes du pouce et de l’index. Juchée là-haut sur son siège, Enora comprend. Elle aussi dirige son mastodonte d’acier avec le pouce et l’index. Concentrée, calme. Enora 3Zen se sent en confiance. Docile, il se laisse soulever de ses pattes hivernales. Ses douze tonnes d’acier reprennent vie.

La progression dans la cour se fait à vitesse imperceptible. Petit pincement quand même lorsque Zen amorce sa descente le long de la rampe de mise à l’eau. Pincement parce que nous sommes maintenant à bord. L’entrée dans l’eau se fait en douceur. Zen se mouille la quille, puis ose jusqu’à la ligne de flottaison.

Zen rampe mise à l'eauZen se libère de ses sangles et glisse, joyeux comme un canard, rejoindre ses amis dans le bassin de la marina. Dès le premier vent favorable, Zen et son équipage mettront le cap sur la Gaspésie.

À suivre

 

texte et images © Michel Lopez         collaboration: Monique Joly