Lanchas, dauphins et baleines: Masachapa, Nicaragua

Au large, les lanchas des pêcheurs de Masachapa bondissent de vague en vague, lestes comme des dauphins. Sur la plage, elles se traînent avec la grâce de baleines échouées.

La lancha ou panga est une chaloupe costaude de 25 pieds de long. Large d’épaules, elle peut affronter le Pacifique à des dizaines de milles au large. Bien campée sur son fond plat, elle peut aussi surfer sur la dernière vaguelette qui vient lécher le rivage.

Pour braver la déferlante du menton de sa proue, la lancha est propulsée par un moteur hors-bord Yamaha de 75 chevaux : le même modèle pour toute la plage. Pratique pour le mécano.

À la pesée, la bagarreuse concède une dizaine de milliers de livres de fibre de verre appliquées en dix couches sur le même moule au design éprouvé depuis la nuit des temps. La lancha arbore des couleurs vives que les femmes sur le rivage reconnaissent d’un coup d’œil lorsque les hommes reviennent de l’horizon. Elle est aussi baptisée de noms bibliques : Jehova es mi pastor. Les rares athées romantiques y peignent le nom de leur femme.

Veronica LopezMasachapa n’a pas de port, seulement une plage de sable pour venir s’échouer. Le haut-fond sablonneux de la côte se prolonge loin au large jusqu’à une barre de récifs immergés, percée de deux passes étroites. Les jeunes blancs-becs les ont apprivoisées avec leurs pères et grands-pères.

Au retour de la pêche, le blanc-bec promu au rang de pilote bombe le torse devant son public de la plage, met les gaz à fond et fonce comme un kamikaze vers le rivage. Avant que son hélice accroche le fond, il relève prestement son hors-bord hurlant de puissance en échappement libre. La lancha poursuit sur son erre d’aller, glisse sur un filet d’eau et vient s’échouer sur le sable. C’est là qu’elle délaisse son élégance marine.

Arrivée barqueÀ marée haute, la lancha atterrit sans forcer près du sommet de la plage. À marée basse, un désert de sable mouillé la sépare du bercail. Pour pouvoir se mouvoir, l’espèce marine devenue terrestre se fait pousser des rodos sous la coque. Le rodo est un rouleau de bois d’un mètre et demi de long qui a précédé l’invention de la roue.

L’ascension pénible de la plage rappelle les scènes de halage des grands chantiers bibliques. Trois hommes soulèvent la proue à l’avant, un autre glisse un rodo sous la coque. Six hommes mettent l’épaule au franc-bord et font rouler la lancha jusqu’à ce que le rodo arrive aux trois quarts arrière de la coque. Dès que la lancha pique du nez, deux hommes appuient sur la poupe et font levier pour relever la proue. Un autre glisse un deuxième rodo pour poursuivre la lente progression.

Lancha pousséePour le départ à la pêche, la lancha baleine regagne plus facilement son habitat marin en descente sur les mêmes rouleaux. Dès qu’elle sent glisser une nappe d’eau sous sa coque, la lancha se libère de ses béquilles terrestres et trépigne. Le pilote démarre son hors-bord relevé, attend la vague qui lui donne assez d’eau et propulse son bolide vers le large dans une gerbe d’écume.

Départ lanchaLa lancha retrouve son aisance de dauphin. Les pêcheurs retrouvent leur liberté de marins.

texte et images © Michel Lopez