Pêcheurs et pécheurs: Nicaragua

Les pêcheurs de Masachapa sortent peu de leur village, mais ils écument le Pacifique. Ils peinent à écrire, mais lisent dans le ciel, le vent et les marées. Leur père était pêcheur ; le père de leur père aussi.

Ils ont des gueules de cuivre burinées par le soleil et le sang indien. Ils ont la casquette vissée sur la tête : visière en avant pour les loups de mer, visière en arrière pour les moussaillons. Au hasard des équipages, un mouton blanc affiche le portrait tout craché de son grand-père, coopérant soviétique. Ils sont costauds, taillés à la machette, toujours en train de hisser, de pousser, de charger une chaloupe, une batterie, un baril d’essence, un moteur hors-bord, un bac débordant de poissons.PêcheursCasquettes

LlanchaLargeLe long de la côte, ils s’orientent avec les amers de la terre : un cap, une tour de télécoms, un phare. La nuit, ils se fient à leur bonne étoile. Leur petit GPS bon marché leur sert à localiser leurs filets. La garde-côtière des pays du Nord leur dresserait une longue liste de contraventions à la sécurité. Gilets de sauvetage : aucun. Rames de secours : aucune. Fusées de détresse : aucune. Radio VHF : aucune. Feux de navigation : aucun. Bien sûr, il y a Dios qui veille sur eux, mais le Pacifique est immense, même pour le Sauveur sauveteur.PangaPescadorContent

Ils pêchent le pargo blanc, le pargo rouge (vivaneau), la macarela, le barracuda, la corvina, le tiburón (requin), la langouste. Ils pêchent avec des agrès improbables et improvisés : la bouée est une grappe de deux litres de Coca-Cola, l’ancre est une tige pour béton armé soudée en araignée sur un tuyau. Le compresseur de plongée est un compresseur à peinture rouillé relié à un masque par un long tuyau de caoutchouc.

ArrivéeLanchaLes pêcheurs de Masachapa sont héros pour les uns, voyous pour les autres. Chaque jour à l’aurore, tout le village les attend sur la plage : leur poisson apporte le pain. Les gens plus instruits les regardent de haut, car ils ont fait l’école buissonnière dès leur première rentrée des classes. Leur vie conjugale et familiale leur attire les foudres du curé et du pasteur. Créatures de la mer, leurs repères sont flous sur terre. Comme la marée et la lune, leur morale va et vient.

Bien sûr, chaque samedi matin à 6 h, un prédicateur s’invite sur la plage pour les remettre dans le droit chemin. Ils aiment bien la parabole de la pêche miraculeuse et celle des noces de Cana, mais, disciples indisciplinés, ils ne laisseraient pas leurs barques et leurs filets pour suivre ce jésus autoproclamé qui ne marche même pas sur l’eau.

PêcheurBlancPêcheurs de nuit, ils vivent à contre-courant, les coudes serrés, comme des bancs de poissons. Regroupés par équipages, ils se retrouvent après la sieste pour préparer le départ en mer au coucher du soleil. Au retour du petit matin, ils traînent encore ensemble après le déchargement des chaloupes, les yeux trop écarquillés pour aller se coucher. Ils parlent le nicañol marin, un espagnol tropical pimenté de blagues plus salées que la mer. Jeunes chiens tapageurs, ils se taquinent, gesticulent, s’engueulent en bouffant les syllabes, jappent dans une ambiance de bar-billard. Ils parlent de femmes, de foot, du Real contre le Barça. Ils se vantent de leurs cuites, de leurs bagarres. Ils racontent avec les deux bras étendus le requin qu’ils ont pêché.

Ils sont rustres et gueulards. Ils sont aussi libres et courageux. Chaque soir que le Bon Dieu amène, ils reprennent le large. Ils vont à la mer comme d’autres vont à la mine, mais leur mine est à ciel ouvert.

texte et images © Michel Lopez